Le balayeur de notre cour : ma vie à Liège
— Hé, José ! Tu pourrais pas faire un effort pour pas laisser traîner tes mégots juste devant la porte ? On dirait que tu fais exprès, hein ?
La voix de ma mère traverse la cour comme une gifle, sèche et directe. José, mon père, ne répond rien. Il hausse juste les épaules et traîne sa vieille carcasse jusqu’au banc sous la lampe cassée. Depuis ce matin, je sens que c’est une journée particulière. Peut-être parce que la pluie n’est pas tombée, qu’il fait anormalement chaud pour un début d’octobre, ou parce que mon esprit est préoccupé par autre chose. Je m’appelle Amandine, j’ai 38 ans, et depuis que j’ai repris le petit appartement de ma grand-mère, chaque automne sent la nostalgie et le café réchauffé.
Ce soir, je suis rentrée tard. Mon travail de caissière à l’Intermarché du quartier m’écrase, mais ce qui me pèse vraiment, c’est le regard des voisins. On s’épient, on se juge, on se plaint. J’ai toujours pensé : « À Liège, on s’aime beaucoup avec la bouche, mais pas toujours avec le cœur. » Ce soir-là, en repoussant la grille grise de l’immeuble, j’ai remarqué quelque chose d’inhabituel. Le sol, d’habitude jonché de feuilles mortes et de mégots, était… propre.
Une étrange fierté m’a prise. Pour une fois, je n’ai pas eu à marcher de biais ou à ruser entre les flaques de bière et les crottes de chien. Je me suis arrêtée, surprise, sous la lumière orange faiblarde du lampadaire : quelqu’un avait passé le balai, nettoyé soigneusement chaque recoin de notre cour sombre. J’ai pensé à André, le vieux balayeur de la commune, mais il n’était pas venu depuis des semaines, suspendu, disait la rumeur, pour une histoire d’alcool. Alors qui ?
Je suis montée en courant, la clé froide dans la main, mon cœur cognant à l’idée d’une surprise positive pour une fois. En ouvrant la porte, j’ai senti l’odeur âcre de la soupe de poireaux que fait ma mère tous les jeudis. Dans le salon, mon père allumait une cigarette, l’œil absent sur la RTBF. Ma mère tricotait, furieuse, la bouche contractée.
— Amandine, t’as vu que la cour est propre ? a-t-elle lancé sans me regarder.
J’ai opiné. Nous nous sommes tous regardés, comme si la propreté dans notre cour relevait d’un miracle, d’un coup du destin qui allait forcément coûter quelque chose. Les miracles, par ici, on n’y croit pas trop. Mais, j’ai décidé de ne pas laisser filer ce petit bonheur.
— Peut-être qu’on a un nouveau voisin, vous croyez pas ? Ou alors c’est Jules, il a toujours été maniaque…
Mon père ricane :
— Jules, il a du mal à se lever de son lit, arrête…
Le lendemain matin, je décide d’observer discrètement depuis la fenêtre de la cage d’escalier. Et je le vois. Un homme grand, son manteau brun effrangé sur les épaules, qui balaie les feuilles avec une précision presque tendre. Impossible de deviner son âge, mais ses mouvements sont mesurés, méticuleux, comme s’il connaissait chaque tesson de bière sur cette cour depuis la nuit des temps. Il ne ressemble à aucun de ceux que je croise chez moi ou à l’Intermarché. Son visage porte les traces d’un passé écorché et la nostalgie des hommes qui rêvent encore malgré la routine.
À midi, en descendant les poubelles, je feins l’indifférence.
— Bonjour, vous êtes nouveau ici ?
Il s’arrête, relève un visage étonnamment doux :
— Non, mais je reviens de loin. J’habite en face, chez madame Delvaux. Elle n’arrive plus à sortir alors, je donne un coup de main pour le nettoyage. Ça évite les ennuis, les accidents…
Sa voix est grave, presque musicale. Nous papotons quelques minutes. Il s’appelle Lucien, a travaillé 22 ans à la SNCB, licencié « pour modernisation ». Un accident de la vie, comme beaucoup ici. Il a l’air de porter son malheur sans s’en plaindre, mais dans ses yeux, je sens une lassitude. Le genre de fatigue que je reconnais chez ma mère et, parfois, chez moi.
La routine se réinstalle. Le soir, Lucien balaie, parfois aidé de madame Roland du troisième, qui se sent « coupable d’avoir laissé traîner ses vieux sacs de pommes de terre trop longtemps ». Une sorte de communion s’installe autour de cette cour : chacun met la main à la pâte, un peu forcé, un peu ému. Les mauvaises langues murmurent que Lucien cherche quelque chose : de l’argent, des faveurs, peut-être pas une simple reconnaissance.
Un soir, alors que je rentre après le boulot, je surprends une conversation entre ma mère et la voisine, Francine :
— Tu trouves pas ça bizarre, qu’il balaie tout le temps ?
— À mon avis, c’est pas pour rien… Les gens comme ça, ça a toujours une idée derrière la tête.
— Oh, arrête, Francine ! Tu croirais ça de ta propre sœur !
J’en ai marre de ces soupçons. J’en ai marre de ce malaise, cette méfiance permanente, comme si faire du bien était forcément suspect. J’ose l’interrompre :
— Vous préférez que ça redevienne sale, qu’on râle comme avant ? On a la chance, pour une fois…
Francine me regarde comme si je venais d’insulter Dieu. Elle s’éloigne. Le malaise s’installe à la maison : ma mère se demande si Lucien ne « planque pas quelque chose », mon père l’accuse d’en faire trop pour ma grand-mère (« On va finir chez le Juge de Paix à cause des histoires de poubelles ! »). L’entraide, ici, c’est toujours sur le fil du rasoir.
Quelques semaines passent. L’automne se fait plus mordant. Au bout d’un moment, je prends l’habitude de parler chaque soir avec Lucien. Petit à petit, il m’ouvre son cœur. Il me parle de son divorce, de son fils qu’il ne voit plus. Il dit qu’ici, à Grivegnée, il a l’impression d’exister, même pour des tâches aussi ingrates que ramasser les canettes vides de Jupiler.
Un soir, alors que la pluie martèle le zinc, il me dit :
— Tu sais, Amandine, quand on est né pour balayer le malheur, c’est difficile de s’arrêter.
Je reste sans voix. Ces mots résonnent en moi, comme une vérité secrète. Moi aussi, je balaie tous les soirs. Pas les feuilles mortes, mais les regrets, les disputes, la fatigue de ceux que j’aime. Est-ce la vie à Liège ? Est-ce le sort des femmes comme moi, de ratisser l’ombre en attendant une clarté qui n’arrive jamais vraiment ?
Quelques jours plus tard, la routine est rompue brutalement. Une nuit, la police débarque dans la cour, alarmée par une dénonciation anonyme : on accuse Lucien d’avoir volé le vélo du petit Sami du rez-de-chaussée. Les gens s’attroupent. Ma mère ferme nos volets, « on ne sait jamais ». Les policiers embarquent Lucien, les voisins regardent sans rien dire, certains contents, d’autres coupables. Je pleure de rage et d’incompréhension.
Le vélo est finalement retrouvé, oublié chez la voisine du premier qui a confondu son garage avec celui d’à côté. Lucien est libéré, mais il ne revient plus. La cour redevient ce qu’elle a toujours été : triste, sale, pleine de colère tue et d’usure. Personne ne parle de Lucien. On l’a effacé, comme une tache qu’on préfère ignorer.
Aujourd’hui, chaque fois que je rentre du travail, je cherche du regard sa silhouette absente. Je m’arrête là où il balayait, là où, pour un court instant, on a cru en une forme de bonté collective.
Et moi, qu’ai-je fait pour changer le monde, à part me plaindre à voix basse ? Est-ce qu’on ne devrait pas tous balayer un peu devant nos portes, au lieu de fermer nos volets ?