La Première sur la Liste
« Tu crois vraiment que c’est le moment, Julie ? » La voix râpeuse de mon père fait vibrer la porte de ma chambre que je viens à peine de fermer derrière moi. J’ose à peine répondre ; c’est comme si chaque question portait en elle toute la fatigue du monde, celle de mon père, celle de la Wallonie, celle de cette vie où rien n’est jamais tout à fait simple. Le soleil ne s’est pas encore levé sur Liège, et pourtant, il fait déjà froid dans le salon, malgré la vieille chaudière qui tousse.
Je me hisse sur la pointe des pieds pour attraper mon sac à dos, bien trop lourd pour une journée normale. « J’ai pas le choix, papa. » Mes mots flottent, se perdent dans la pièce tapissée de photos jaunies de ma famille : ma mère, décédée depuis cinq ans ; mon frère, Vincent, qui squatte toujours ma chambre pour jouer à la console au lieu de passer ses examens.
Il soupire. Un long, profond souffle qui, en Belgique, veut dire plus qu’une dizaines de phrases. « Tant pis. Mais que ta sœur, encore, vienne pleurnicher après… »
C’est chaque matin la même pièce, la même tension. Mon père travaille à l’usine Cockerill. Les temps sont durs — la reconversion industrielle a laissé beaucoup de monde sur le carreau. Je quitte l’appartement en écoutant mon cœur battre à tout rompre, pressentant que cette journée ne sera pas comme les autres.
J’arrive à la maison de ma sœur, Chloé, à Seraing. Elle vient d’avoir son troisième enfant et n’arrive plus à joindre les deux bouts. Son mari, Ahmed, a perdu son job dans la fonderie et fait des petits boulots, souvent au noir. « Julie, j’sais plus quoi faire… » me dit-elle, son bébé collé au sein, une larme roulant sur sa joue. Les factures EDF s’entassent sur la table de cuisine.
« Il faut demander le CPAS, Chloé. »
« Le CPAS, le CPAS ! On est déjà pointés comme des assistés ! Je veux pas que mes gosses grandissent en pensant qu’on vaut moins que les autres. »
J’aimerais lui répondre que la dignité, ici, c’est souvent de la survie maquillée. Mais je me tais. Je pose une main sur son épaule, croise le regard de son mari dans l’ombre du couloir. Ses yeux sont remplis de cette honte silencieuse que tout le quartier de Roux sent sur ses vêtements.
Quand je repars, un SMS de Vincent m’attend :
« Tu rentres tard ? Papa s’est encore énervé pour rien. »
J’ai envie de tout laisser tomber parfois. Mon frère a raté son CESS — il traîne dans les parcs, boit de la Jupiler, rêve d’une vie où on serait partis, loin du boulevard Roi Baudouin, peut-être à Namur avec sa copine, une Italienne dont les parents tiennent la meilleure pizzéria du centre.
Mais voilà. Je suis, malgré moi, la colonne vertébrale bancale de ma famille.
Vendredi soir. Rue du Vertbois. C’est la réunion familiale — la « tradition », comme disait maman. Papa a acheté des boulets à la liégeoise, ma madeleine de Proust à moi. Chloé arrive, enfants en babygrows, Ahmed les bras chargés de flans maison. Vincent traîne ses baskets sales dans le salon.
« On fait quoi pour Noël ? » lance soudain papa, tout de go.
Silence. Noël. Ce mot qui, chaque année, rallume les vieilles querelles. Qui invitera qui ? Qui paiera quoi ?
Chloé murmure : « On a plus d’argent… »
Ahmed, gêné, ajoute : « Il reste le CPAS… »
Vincent grogne : « J’ai pas envie de voir Tata Irène, elle me fait flipper, avec ses sermons. »
Et moi, au centre, comme une funambule au-dessus du précipice de toutes ces frustrations, je prends la parole :
« Cette année, on pourrait juste être ensemble, sans chichis. »
Papa se lève, les yeux humides — il n’aime pas montrer ses failles, c’est un homme de la vieille Wallonie. « Je veux juste qu’on soit une vraie famille, nom de Dieu ! Est-ce trop demander ? »
Ses mots résonnent, brisent le silence, puis se dissipent comme la buée sur les vitres entre les genoux de la ville et les corons fatigués.
La soirée s’étire, hachée. Ahmed raconte ses galères, Chloé pleure un peu, Vincent finit par sourire à ses nièces. Moi, je ramasse les miettes de chaleur familiale, persuadée, cette fois-ci, qu’on peut survivre à tout cela. Mais la fissure est là.
Le lendemain matin, mon père frappe à ma porte. Ça sent le tabac froid, le café trop fort. Au bout du couloir, on entend la télé des voisins — le foot, toujours le foot, mais personne ne le regarde vraiment. Il s’assied, sans un mot, sur mon lit. J’avale ma salive. Je sais qu’il a pris une décision.
« Julie. Je vais arrêter l’usine. J’suis fatigué. »
Tout s’arrête dans ma tête. Une vie entière de labeur. Le spectre du chômage, mais aussi la promesse d’un lendemain différent. Je me sens tiraillée entre la peur et le soulagement.
« On va s’en sortir, papa. Tu m’as toujours appris à ne jamais renoncer. »
Il relève la tête vers moi, fier et brisé à la fois, comme ces vieilles pierres de l’Abbaye de Villers qui tiennent encore debout malgré les siècles et le lierre.
Les semaines passent. Papa apprend à vivre sans horaires, sans patrons. Il jardine. Il cuisine. Il râle aussi, parce qu’ici, dans ce coin de Belgique, râler est une vertu plus qu’un défaut. Chloé trouve un job à temps partiel à la librairie du coin, Ahmed mate les petites annonces, Vincent décide enfin de reprendre ses études à la Haute École de Liège.
Rien n’est réglé, mais rien n’est perdu. Nous avançons, maladroits mais debout, solides dans nos failles, comme la Meuse qui continue de couler quoi qu’il arrive.
Et le soir, dans mon petit studio, je pense à maman. À ce qu’elle aurait dit, à ce qu’elle aurait rigolé — parfois, en Wallonie, c’est tout ce qu’il reste : le rire contre l’adversité.
Est-ce que la famille, c’est toujours ça, au fond ? Une poignée d’êtres cabossés qui essaient de se tenir à flot, même quand tout semble chavirer ? Je vous le demande : et chez vous, la famille, ça ressemble à quoi, quand tout vacille ?