Ma mère ne veut pas s’occuper de mes enfants : Entre le travail, la douleur et la solitude en Wallonie
« Philippe, tu restes tranquille avec Mathias ? Maman revient vite, d’accord ? » Ma voix tremble alors que je fixe mes deux aînés, leurs grands yeux sombres posés sur moi. Mathias serre sa peluche, Philippe regarde par la fenêtre, espérant sans doute que tout redevienne comme avant, quand papa rentrait le soir en fredonnant des chansons des Gauff’. Mais le silence dans l’appartement est abyssal. Ma gorge est serrée, j’attrape mon sac, mon badge de la boulangerie Delhaize de Mons et j’étouffe un sanglot.
Depuis que Vincent nous a quittés, emporté par ce fichu accident sur la E19 près de Nivelles, mes nuits sont un champ de bataille. Je n’ai pas eu le temps d’encaisser, le deuil n’a pas trouvé sa place, tant il y a à faire : lever les enfants, préparer les tartines à la pâte à tartiner, courir entre école, crèche et emploi.
Hier, j’ai appelé maman. Elle vit à dix minutes d’ici, à Tournai, dans cette maison froide aux volets tirés. J’espérais qu’elle viendrait chercher les petits, ne serait-ce que quelques heures, afin que je souffle, que je puisse, juste une fois, penser à moi. « Maman, s’il te plaît… Je suis à bout, je t’en supplie, ils ont besoin de leur grand-mère… » Elle a soupiré au téléphone, sa voix épuisée comme la mienne : « Carmen, tu sais bien que j’ai mes migraines. Puis je n’ai plus la force, j’ai déjà élevé mes enfants. »
J’ai raccroché, une boule au ventre. Elle m’avait déjà sorti les mêmes excuses lors de la communion de Philippe. Et je me suis sentie abandonnée tout à coup, par elle, par Vincent, par tout ce qui devait me soutenir. En Wallonie, on dit qu’on est soudés, entre familles ; mais parfois, les liens se cassent, s’effilochent pour des raisons invisibles.
Je bosse tôt du matin jusqu’à seize heures. Je laisse Elsa, la plus petite, chez une voisine, Fatima, une Algérienne qui tient le coup avec cinq gamins et une bonne humeur incroyable. « T’inquiète pas, Carmen, ils seront sages, » me dit-elle avec ce sourire qui fend l’hiver montois. Mais à chaque montée d’escalier, je ressens une fissure en moi. Je peine à faire bouillir la marmite, les factures d’électricité flambent, les allocations ne suffisent plus.
Un soir, alors que je plie le linge — je replie, je relave, je tourne à vide — Philippe me lance brutalement : « Pourquoi mamie vient jamais ? La maman de Samuel elle garde ses petits frères, elle. » Le silence est un uppercut. Je ne veux pas salir l’image de ma mère auprès de mes fils. Mais la vérité me brûle.
Je repense à mon enfance à Jemappes, ces après-midis où maman rentrait harassée du marché, vidant son cabas, râlant sur tout. Elle disait déjà : « Les enfants, c’est des soucis. » Moi, j’ai voulu croire que la vie m’offrirait plus, un amour solide, une famille gaie. Vincent, lui, croyait qu’on riraient toujours.
Un dimanche, je tente le tout pour le tout. J’habille les trois, on embarque le bus TEC 8 direction Tournai. Ils chahutent pendant le trajet, Elsa me tire par la manche : « On va chez mamie ? Elle va faire le gâteau ? » J’acquiesce, priant pour que maman soit d’humeur.
Sur le seuil, elle nous regarde, surprise, gênée. Elle n’a pas prévu de goûter. Elsa court dans ses jambes, Mathias colle ses mains sales sur le velours du canapé. « Il faut que tu les surveilles, Carmen, ici c’est pas la maternelle. » Ma colère monte. Je voudrais crier : « Mais pourquoi tu refuses de les aimer ? »
Au lieu de ça, je la fixe : « Juste une heure, maman. Sors avec eux dans le jardin. Je vais à l’église allumer une bougie pour Vincent. »
Elle soupire, lève les yeux au ciel. Je laisse les enfants avec elle, je tremble. Sur le parvis de l’église Saint-Brice, je m’effondre, mes larmes brouillent mes prières. Je parle à Vincent, à Dieu, à tout ce qui voudrait bien m’écouter. La vie semble tellement lourde. J’aurais voulu qu’on me dise : « Reste, on va t’aider. T’es pas seule. »
Au retour, maman a laissé les enfants devant « Bob l’Éponge », elle fume à la fenêtre. « Tu n’as pas idée, Carmen, ils n’arrêtent pas. J’ai besoin de ma tranquillité. » Mon cœur s’effondre. Je vois qu’elle s’est transformée, murée dans sa fatigue, dans ses douleurs d’un autre âge.
Le soir, j’appelle mon frère François. Il vit à Liège, bien loin de tout ce chaos. « Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » répond-il. « Elle a toujours été comme ça, tu le savais. Prends une assistante sociale. »
La honte m’envahit. En Wallonie, on se débrouille, on ne demande pas trop, on cache la misère derrière un rideau, derrière un sourire. Mais moi, mon sourire craque.
Les semaines passent. Je loupe deux jours de boulot, les enfants sont malades, la directrice râle. Les factures s’accumulent, je dois choisir entre du lait ou de la lessive. Le soir, Philippe fait ses devoirs seul ; je n’ai plus la patience. Je me surprends à crier, à secouer Mathias quand il casse un verre, puis je m’en veux comme jamais.
Un soir de novembre, le vent souffle sur la place de l’Hôtel de Ville. Je sors du boulot, la fatigue me brûle les épaules. Je retrouve Fatima, un chèque repas pour la remercier : « Tu sais, Carmen, ta mère, peut-être elle n’y arrive plus. » Je pleure dans ses bras. Même Fatima, avec ses cinq enfants et ses quatre boulots, semble plus solide que ma famille.
Les enfants réclament Vincent : « Quand papa reviendra ? » Je ne sais pas quoi dire. Je cache les photos, pour réduire la douleur.
Puis, un soir d’hiver, tout explose. Elsa tombe malade. Fièvre, toux, je panique. Je cours à la clinique Notre-Dame de Tournai. Le médecin dit « bronchite », il faut veiller. Deux jours sans dormir, et maman n’appelle même pas pour demander. Je laisse un message. Silence. Mon cœur se brise à chaque bip répondeur.
Au marché du samedi, je croise madame Dubois, la voisine de ma mère. Elle me glisse, en chuchotant : « Elle n’est pas bien, ta maman… Elle dit qu’elle a peur des enfants, de ne pas être à la hauteur. Depuis ton père, elle ne va plus bien. »
Et soudain, la réalité m’écrase plus fort encore : maman est prisonnière de ses peurs, de ses deuils. Mais parce qu’elle ne peut assumer, je paie l’addition, seule, chaque jour.
Je retourne la voir, les mains vides, le cœur en cendres. « Maman, pourquoi tu ne veux pas nous aider ? Je ne peux pas tout gérer toute seule ! » Elle me regarde, ses yeux usés. « Carmen… Je t’aime, mais je suis fatiguée, j’y arrive pas. »
Les enfants jouent, rient, Elsa court après le chat. Je la regarde, ma mère, la vieille photo de papa dans ses mains. Entre deux générations cassées, il n’y a plus de ponts. Je voudrais tout réparer, mais comment ?
Parfois je rêve de partir, d’une vie à Bruxelles loin des souvenirs, mais mes racines me retiennent. « Maman, tu crois qu’on sera heureuses, un jour ? »
À ceux qui lisent ces mots, dites-moi : dans vos familles aussi, l’amour s’épuise-t-il, ou trouve-t-il toujours un chemin parmi les ruines ?