Fuir vers le travail : Dans l’ombre d’un mariage belge
« Nathalie, t’as encore oublié d’éteindre la lumière du couloir. »
La voix sèche de mon mari, Philippe, me cloue au sol ce matin-là pendant que je cherche mes clés en hâte. Même le bruit du café coulant dans la machine semble s’arrêter, suspendu à ses mots. Je réponds à peine, juste un « je suis pressée » lâché à la volée. J’ai mille choses en tête mais, surtout, je n’ai plus la force de répondre. Philippe, lui, hausse les épaules devant sa tartine à la confiture de groseilles, comme si mon énervement était une tempête de plus à ignorer dans la grisaille de notre appartement de Jambes.
Le bus pour Namur n’attend jamais, mais aujourd’hui je cours plus vite que d’habitude. Avec la pluie sur le trottoir, chaque pas me rappelle le froid de notre salon, les murs tapissés des photos de famille qui ne disent plus rien de nous. À la Mutualité, je respire, enfin. « Bonjour, Nathalie ! Toujours la première, hein ? » Zoé, la collègue au rire franc, pose son manteau et, dans son regard, je retrouve une chaleur que je n’ose plus espérer ailleurs.
Au travail, j’existe sans les jugements récurrents de Philippe. Mon chef, Monsieur Dumont, sait reconnaître la valeur d’une fiche bien remplie, d’un dossier client géré sans faille. Ici, on m’appelle par mon prénom — et pas pour m’ordonner de ranger ou de faire la vaisselle. Ici, je plaisante ; je partage le café et les petits potins sur les nouveaux horaires du TEC ou la dernière manifestation sur la Place d’Armes. Le midi, je ris aux blagues de Chantal sur ses enfants qui veulent faire du cirque, je m’émeus devant les photos de la petite Manon, la fille d’Aurélie, qui apprend à marcher à la crèche de la ville.
Mais à chaque éclat de rire, une ombre traverse mon cœur. Tous les soirs, je retourne à cette routine où Philippe et moi partageons tout, sauf l’essentiel : la tendresse, l’écoute, le respect.
Un vendredi soir, en rentrant, la radio diffuse la météo : pluie, demain encore. Je pose mes sacs, et c’est là que Philippe attaque, appuyé contre la porte de la cuisine. « Ça t’arrive de rentrer à l’heure, Nath ? C’est pas possible d’être aussi égoïste. On dirait que ta famille, tu t’en fous. » J’accuse le coup. Je ne sais pas quoi dire. Est-ce que ma santé mentale ne compte pas ?
Quelques semaines plus tôt, j’ai surpris mon fils Thomas, quinze ans, chuchotant à sa sœur : « Maman, elle est tout le temps fatiguée, Papa fait la gueule… Moi, j’sais même plus quoi penser. » Cette phrase me hante. Je me répète : je le fais pour eux, pour qu’ils aient un toit, une soupe chaude, le même lit chaque soir. Mais à quoi bon si leur mère devient fantôme ?
Avec Philippe, on ne se dispute même plus vraiment. Plus un mot, juste des regards lourds, des gestes lassés au petit déjeuner. Samedi matin, j’essaie pourtant :
— Philippe, je crois qu’il faut qu’on parle…
Il lève les yeux de son journal, Lasne-Charleroi annoncé en derby local, puis soupire :
— Si c’est pour encore tout remettre sur moi, ça ne sert à rien.
Je m’accroche, comme on s’accroche à une rame de métro :
— Ce n’est pas ça. J’aimerais juste… qu’on essaie de se comprendre, pour les enfants, pour nous…
Il hausse les épaules, déjà ailleurs dans sa tête, et replonge dans le football.
Je sais que je ne suis pas parfaite. Je fuis parfois, c’est vrai. La solitude me brûle, mais le silence de Philippe me consume davantage. Une fois, j’ai envisagé de partir pour le week-end chez une amie à Dinant. Aurélie m’a invitée : « Viens, tu verras, on mangera des couques et on ira marcher le long de la Meuse ! » Mais je n’ai pas su franchir le seuil. La culpabilité me colle à la peau.
À la Mutualité, le projet d’organisation d’une collecte pour les sans-abris du centre de Namur m’occupe l’esprit. J’y mets toute mon énergie. Chantal me dit souvent :
— Nath, on sent que tu t’impliques à fond, tu devrais postuler pour le poste à responsabilité qui va s’ouvrir au secrétariat général. T’as les capacités !
Je souris, émue, mais je sais : oser avancer au travail, c’est risquer d’être encore plus absente à la maison. Philippe me le reprocherait. Est-ce que je dois encore me sacrifier sur l’autel d’un mariage dont l’amour a déserté ?
Entre deux réunions, je dors mal. Je rêve d’un Philippe d’autrefois, celui qui, au début, me lançait des fleurs des étalages de la place du marché de Namur et m’invitait à partager une gaufre bruxelloise après les séances de cinéma. Où est-il passé ? Où sommes-nous passés, tous les deux ?
Dimanche, la tension explose. Thomas rentre tard d’une soirée, il a quinze minutes de retard. Philippe crie, déraille, l’accuse de tous les mots. Je monte l’escalier, inquiète :
— Philippe, tu pourrais au moins l’écouter avant de l’accuser…
Il se tourne vers moi, le visage dur :
— Tu prends toujours leur parti, tu ne comprends rien !
Thomas, yeux rouges, sort de la chambre et me serre fort. Je sens son cœur qui bat la chamade. Cette nuit-là, je me retrouve face à moi-même devant la fenêtre. Je regarde les lumières orangées du pont de Jambes et me demande quelle trace de moi restera chez eux.
Le lundi, au bureau, je me confie à Aurélie. Sa main serre la mienne :
— Vous ne pouvez pas continuer comme ça, Nathalie. Tu t’effaces. Tu disparais.
J’étouffe mes larmes. Difficile de s’admettre vaincue, d’admettre que l’abandon de soi peut être aussi lent, aussi banal. La peur de la solitude me fait rester. Mais est-ce vraiment moins douloureux que la solitude à deux ?
Philippe ne voit plus la Nathalie qui s’habille pour lui plaire, qui rêvait de week-ends à Oostende, de feux de cheminée et de promenades en Famenne. Non, il ne voit qu’une femme utile, invisible dans ses habitudes. Parfois, il reste là, devant le JT de la RTBF, à énumérer dans le vide les hausses du coût de la vie, la crainte du chômage, mais sans jamais me demander, à moi, comment je me sens.
Un soir, en pleine insomnie, je pose ma candidature au poste évoqué par Chantal. Un clic. C’est tout. Mais dans ce simple geste, c’est toute une vie qui s’invite. J’ai honte, peur, mais une minuscule lueur de courage s’allume en moi. Le lendemain, Philippe découvre la réponse sur le portable resté ouvert sur la table :
— T’as postulé ? Sans même m’en parler ?
Je sens la colère monter, l’injustice, mais je rétorque, la voix enfin posée :
— Oui. J’en ai besoin, moi. J’ai besoin d’exister, aussi.
Son regard trahit la blessure, mais je ne recule plus. Je suis fatiguée de n’être que l’ombre de moi-même, aspirée par une vie qu’on a oubliée de construire ensemble.
Après dix-huit ans de mariage, après tant d’efforts et de concessions avalés comme des pilules amères, j’en suis là : à envisager le changement, l’inconnu. Les murs de notre salon resteront peut-être tapissés des mêmes photos, le carrelage de la cuisine portera encore nos disputes, mais je veux croire que la peur de déplaire n’est pas une raison suffisante pour s’oublier totalement.
Parfois, je me demande, en fixant le fleuve qui traverse Namur : combien de femmes, ici, dérivent comme moi, emportées par le courant intérieur de leurs regrets silencieux ? Et vous, avez-vous déjà eu le courage de changer ? Est-ce qu’on mérite d’exister seulement pour les autres, ou aussi un peu pour soi ?