« Tu ne viens pas à l’enterrement » : quand j’ai compris que dans ma propre famille, j’étais déjà effacée
« Si tu viens demain au funérarium à Charleroi, je pars. »
C’est comme ça que ma sœur, Murielle, m’a parlé mardi soir. Pas bonsoir, pas comment ça va. Juste ça. J’étais sur le quai à Namur, en retard à cause d’un train supprimé, avec mon sac de courses du Delhaize qui me sciait la main, et j’ai dû m’asseoir tellement mes jambes tremblaient.
Notre père était mort le matin même au CHU Marie Curie. Et moi, j’apprenais non seulement son décès par une cousine, mais en plus que je n’étais pas la bienvenue.
J’ai répondu :
— T’es sérieuse ?
Elle a soufflé fort.
— Ne fais pas ton cinéma, Sandrine. Tu sais très bien pourquoi.
Justement, je pensais le savoir. Depuis six ans, dans la famille, j’étais « celle qui a laissé tomber maman », « celle qui pense qu’à elle », « celle qui n’a même pas gardé la maison propre quand elle était encore là ». Des petites phrases lâchées aux communions, aux enterrements, aux cafés après la ducasse. Et comme souvent en Belgique, personne ne dit les choses franchement, mais tout le monde sait où te mettre à table.
Quand maman a commencé à perdre la tête, c’est moi qui habitais le plus près, à Jumet. J’allais après mes pauses à la maison de repos voir si papa avait bien compris les papiers de la mutuelle, de la Vierge Noire, les factures d’électricité, tout ça. Murielle, elle, vivait à Libramont, avec ses deux garçons et un mari chauffeur-livreur souvent absent. Mon frère Alain bossait au TEC à Liège et passait quand il pouvait.
Au début, j’ai tenu. Puis j’ai craqué. J’avais mon boulot de caissière au Colruyt, mon fils en secondaire à l’Athénée, mon loyer, et maman devenait agressive. Un soir, elle m’a traitée de voleuse devant l’infirmière. Papa n’a rien dit. Il regardait ses pantoufles.
J’ai commencé à venir moins. Oui. C’est vrai. Parfois je laissais sonner. Parfois je disais que j’étais malade alors que je n’en pouvais juste plus. Et la famille a retenu ça.
Le pire, c’est qu’il y a eu l’histoire de l’argent.
Quand maman est décédée, papa m’a fait un virement de 4.000 euros. Murielle l’a appris plus tard et depuis, pour elle, j’ai profité d’un vieux. Sauf qu’à l’époque, papa m’avait dit :
— C’est pour te remercier, hein. Sans toi on n’aurait pas tenu.
J’ai accepté. J’avais des retards de loyer, mon fils avait besoin d’un appareil dentaire, et j’ai pris cet argent comme on attrape une bouée. Je savais que ça ferait sale si ça se savait, mais sur le moment je me suis dit que c’était entre lui et moi.
Donc mardi, sur ce quai, quand Murielle m’a dit de ne pas venir, tout s’est mélangé dans ma tête : la honte, la colère, l’impression d’être la poubelle familiale. J’ai raccroché. J’ai pleuré dans le train jusque Tamines, avec deux ados qui faisaient semblant de ne pas regarder.
Le lendemain matin, malgré tout, j’y suis allée.
Pluie fine, ce gris de novembre qui colle aux manteaux. Devant le funérarium, il y avait la voiture d’Alain. J’ai hésité. J’ai même fumé une cigarette entière sous l’auvent alors que j’avais arrêté. Puis Alain est sorti.
Il m’a vue et il a blêmi.
— Pourquoi t’as fait ça ?
— Parce que c’est mon père.
— Murielle va péter un câble.
— Qu’elle pète.
On est restés là, dans le froid, à se regarder comme deux gosses. Puis il m’a dit quelque chose que je n’attendais pas du tout.
— Tu ne sais même pas, hein ?
— Savoir quoi ?
— Papa croyait que tu ne voulais plus le voir.
Je me suis mise à rire nerveusement.
— Mais c’est n’importe quoi. C’est lui qui n’appelait plus.
Alain a secoué la tête.
— Murielle filtrait. Elle disait qu’il se fatiguait, que c’était mieux comme ça. Et après… après elle lui répétait que toi, t’étais passée à autre chose.
J’ai senti mon ventre tomber. Pas une grande scène, pas un choc de film. Juste ce vide brutal. Comme quand l’ascenseur se bloque entre deux étages.
— Pourquoi elle aurait fait ça ?
— Parce qu’elle t’en voulait pour l’argent. Et parce qu’elle gérait tout. Les visites, les papiers, les médecins. Elle disait que toi, quand ça devenait dur, tu disparaissais.
Le pire, c’est qu’elle n’avait pas complètement tort.
À ce moment-là, Murielle est sortie. Elle nous a vus et elle a dit directement :
— Ah ben évidemment.
Je me suis avancée.
— Tu lui as dit que je ne voulais plus venir ?
Elle a serré son sac contre elle.
— Je lui ai évité d’attendre quelqu’un qui ne venait plus.
— Tu m’as volé mes dernières années avec lui !
— Et toi, t’as fait quoi avec les dernières années de maman ?
Il y a eu un silence horrible. Alain regardait ailleurs. On entendait juste les voitures sur la chaussée mouillée.
Murielle avait les yeux rouges, fatigués, gonflés. Pas des yeux de méchante. Des yeux de quelqu’un rincé jusqu’à l’os.
Elle a dit plus bas :
— Tu sais combien de nuits j’ai faites ici puis à la maison, à monter, descendre, appeler le médecin de garde, remplir des papiers pour la mutuelle, pour l’AViQ, pour les aides ? Tu sais combien de fois il demandait après toi ? Moi je devais répondre quoi ? Que ma sœur avait trop honte de ne pas tenir le coup ?
Le mot honte m’a traversée comme une gifle.
Parce qu’au fond, c’était ça. Je n’avais pas juste fui les soins, le poids, les reproches. J’avais fui l’image de moi-même. La fille fiable que je pensais être et qui, un jour, n’a plus su. Alors j’ai laissé les autres raconter l’histoire à ma place : l’ingrate, la profiteuse, celle qu’on ne peut pas compter.
Je lui ai demandé :
— Et lui… il a vraiment cru que je m’en foutais ?
Murielle s’est mise à pleurer pour de vrai.
— Les derniers jours, il demandait juste si tu allais bien. Il disait toujours : “Sandrine est fière, elle reviendra pas si elle croit qu’on lui en veut.”
Là, j’ai dû m’asseoir sur le petit muret devant le funérarium. J’avais froid partout. Pas seulement à cause du temps.
Je n’étais ni innocente, ni le monstre qu’on avait fait de moi. Et Murielle n’était pas juste la sœur jalouse qui voulait me punir. Elle avait porté plus qu’elle ne pouvait, comme moi avant elle, et elle avait transformé sa rancune en protection maladroite. Ça n’excuse pas. Mais ça complique tout.
Finalement, je suis entrée. Pas longtemps. J’ai posé ma main sur le cercueil et j’ai dit tout bas :
— Je suis venue, tu vois.
Après, on a pris un café infecte à la machine, tous les trois, sans se regarder vraiment. Alain a parlé de la pluie, du ring, d’une grève au dépôt TEC. Des trucs bêtes pour tenir debout.
Avant de partir, Murielle m’a tendu une enveloppe.
— C’était dans son tiroir. C’est pour toi.
Dans le train du retour, je l’ai ouverte. C’était une carte de la côte, de La Panne, pas envoyée. Derrière, il avait écrit : « Pour Sandrine. Je sais que tu crois souvent déranger, mais tu as plus aidé que tu ne le crois. »
J’ai relu ça au moins vingt fois entre Charleroi et Namur. Avec les vitres pleines de buée et une dame à côté de moi qui tricotait sans rien demander.
Depuis, je tourne en rond dans mon appartement. Je repense à toutes les fois où j’ai laissé la honte me faire disparaître avant même qu’on me chasse vraiment. Je croyais avoir été jetée par les miens. En fait, il y a eu du rejet, oui, de la rancune aussi, des manipulations même. Mais il y avait aussi quelque chose de plus tordu : on s’est tous abandonnés un peu les uns les autres, chacun à sa manière.
Je ne sais pas encore si Murielle et moi on saura réparer quoi que ce soit. Je ne sais même pas si j’en ai la force. Mais pour la première fois depuis longtemps, je me dis que ma place n’a peut-être pas complètement disparu juste parce que d’autres ont parlé plus fort que moi.
Vous, franchement, est-ce qu’on peut vraiment retrouver la paix quand on a été mise de côté par ceux qui étaient censés vous protéger, ou il y a des blessures familiales qu’on porte pour toujours ?