J’ai quitté l’école qui faisait rêver tout le monde… et chez moi, personne ne me le pardonne vraiment
« Donc tout ça pour ça ? »
Mon père a posé sa tasse de café sur la table tellement fort que ça a éclaboussé la toile cirée. On était chez mes parents à Seraing, un dimanche midi, juste avant de servir les boulets sauce lapin. Ma mère avait encore son tablier, mon frère regardait son assiette, et moi j’avais la gorge serrée.
J’ai dit : « J’arrête après le blocus. Je retourne pas à Bruxelles en septembre. »
Il m’a même pas demandé si ça allait. Direct, il a lâché : « Tu te rends compte de ce qu’on a fait pour toi ? Les trajets, le kot, les frais, tout ça pour que madame revienne au point de départ ? »
Je savais qu’il allait mal le prendre, mais pas à ce point-là. Ma mère a essayé de calmer : « Laisse-la expliquer, au moins. »
Mais lui, il était lancé. « Dans la famille, on n’a pas eu cinquante occasions comme ça. L’ULB, Bruxelles, c’était une chance. Tu voulais monter, non ? »
Le pire, c’est qu’il n’avait pas complètement tort. Quand j’ai quitté Seraing pour aller étudier à Bruxelles, tout le monde disait que j’avais de la chance. Dans la famille, on en parlait presque comme si j’avais été prise à la RTBF. Mes tantes demandaient des nouvelles de “la grande vie”, ma marraine me disait que j’allais “ouvrir des portes”. Moi aussi j’y ai cru.
Au début, je faisais la maligne. Le train de Liège-Guillemins, puis plus tard le kot près d’Etterbeek. Les auditoires pleins, les gens qui parlaient de stages, d’Erasmus, de parents avocats ou médecins, les verres en terrasse vers Cimetière d’Ixelles… Je souriais, je disais que ça allait. En vrai, je me sentais toujours un peu à côté.
Pas parce que quelqu’un m’avait insultée ou rejetée franchement. C’était plus fin que ça. Des regards quand je disais que je bossais le week-end au Delhaize de Boncelles. Des blagues sur “les navetteurs”, sur les gens qui rentrent en Wallonie chaque vendredi. Une fille m’a demandé un jour, sans méchanceté peut-être : « Mais ça va, t’arrives à suivre avec ton parcours ? » Comme si je venais d’une autre planète.
J’ai commencé à mentir sur des petits trucs. Je disais pas que je comptais mes sous avant d’aller boire un verre. Je cachais que mon kot avait de l’humidité et qu’en hiver je dormais avec deux pulls. Je faisais semblant d’être à l’aise avec des codes que je ne comprenais pas.
Et puis il y a eu janvier. Je ratais des cours. Je restais sur le lit à regarder les traces noires près de la fenêtre. Ma voisine de palier m’a trouvée un soir en train de pleurer dans la buanderie parce que ma carte de banque passait plus au Colruyt. J’avais oublié de faire le virement de mon loyer à temps, j’évitais le proprio, je répondais plus aux messages.
J’ai rien dit à mes parents. Mon père faisait déjà des heures en plus chez John Cockerill, ma mère venait de reprendre à mi-temps à la maison de repos à Ougrée. Je voulais pas être “le problème en plus”. Alors je tenais. Enfin, je croyais.
Quand j’ai commencé à faire des crises de panique dans le 95 en allant au campus, j’ai fini chez une généraliste à Ixelles. Elle m’a mise en incapacité pour deux semaines et m’a parlé du service psy de l’unif. J’y suis allée une fois. J’ai dit que j’étais fatiguée, pas à ma place, que j’avais l’impression de jouer un rôle du matin au soir.
Elle m’a demandé : « Si personne n’était déçu, vous voudriez quoi ? »
J’ai répondu trop vite : « Rentrer. »
Mais rentrer où ? C’est ça le pire. À Bruxelles, je me sentais illégitime. À Seraing, j’avais honte de revenir. Quand je reprenais le train à Midi le vendredi soir, j’avais la boule au ventre dans les deux sens.
Le truc que personne ne savait, c’est que j’avais pas juste “du mal”. J’avais raté mes examens de janvier presque exprès. Enfin, pas exprès au sens où je voulais échouer. Mais je n’étudiais plus vraiment. J’étais comme paralysée. Et en mars, j’ai reçu un avertissement pour mon kot parce qu’une partie du loyer avait été avancée… par mon père.
C’est là que j’ai compris qu’il savait.
Je lui avais dit que tout était en ordre. En fait, le propriétaire l’avait appelé parce qu’il était garant. Mon père a payé sans me le dire. Pendant des semaines, il a fait comme si de rien n’était.
Quand j’ai appris ça, j’ai d’abord été furieuse. J’ai crié au téléphone : « T’avais pas à faire ça sans m’en parler ! »
Il m’a répondu : « Et toi, t’avais pas à me mentir. »
Après, silence.
Dimanche passé, à table, quand il m’a balancé que j’avais tout gâché, j’ai fini par crier aussi. « Tu voulais quoi ? Que je continue pour faire joli aux repas de famille ? Que je finisse sous médicaments pour que tata Monique puisse dire que sa nièce est à Bruxelles ? »
Ma mère a pleuré direct. Mon frère s’est levé pour débarrasser alors qu’on n’avait même pas mangé.
Et puis mon père a dit quelque chose que j’avais jamais entendu de sa bouche.
Très calmement, d’un coup.
« Tu crois que c’était pour frimer ? Quand j’avais ton âge, on m’a pris à l’école d’ingénieur industriel à Gramme. J’y suis allé trois mois. J’ai arrêté parce que ton grand-père a fait un AVC et qu’il fallait ramener de l’argent. J’ai jamais digéré. Alors oui, quand t’es partie à Bruxelles, j’ai cru que… je sais pas… que ça réparait un truc. »
Je l’ai regardé, et franchement je savais plus quoi dire. Chez nous, on parle jamais comme ça. Jamais.
Il a ajouté : « J’ai pas voulu une fille qui souffre. J’ai voulu une fille qui ait le choix que j’ai pas eu. Mais toi non plus, tu l’avais plus, ce choix, si tu te sentais obligée de rester. »
Ma mère s’est assise, elle soufflait fort, et elle a juste dit : « On est tous en train de porter quelque chose qui est pas à nous. »
On a fini par manger les boulets tièdes, dans un silence bizarre. Après, j’ai aidé à faire la vaisselle. Mon père m’a demandé, sans me regarder : « Tu vas faire quoi alors ? »
J’ai dit que je savais pas encore exactement. Peut-être reprendre plus tard, autrement. Peut-être en haute école à Liège. Peut-être travailler un an et respirer un peu. J’ai même parlé d’une formation plus concrète, avec stages, moins de blabla, plus de terrain. Rien de prestigieux à raconter aux gens, mais quelque chose où je pourrais me reconnaître.
Il a juste répondu : « Faut pas décider pour nous faire plaisir à nous. Mais décide pas non plus juste pour fuir. »
Et c’est exactement là où j’en suis.
Je me rends compte que j’ai passé des mois à courir après une image de moi qui rassurait tout le monde. La fille qui “réussit”, qui monte à Bruxelles, qui s’en sort. Mais à force, je savais même plus si c’était mon envie ou ma peur de décevoir. J’ai pas envie de devenir petite pour me protéger, mais j’ai plus envie non plus de me casser en deux pour appartenir à un monde où je me force tout le temps.
Aujourd’hui, je suis de retour chez mes parents, avec mes sacs dans mon ancienne chambre, entre les bibelots de communion et les classeurs du secondaire. Je dors mieux, mais j’ai honte quand quelqu’un demande : « Alors, Bruxelles ? » Et en même temps, pour la première fois depuis des mois, je respire sans avoir l’impression de tricher.
Je sais pas encore si j’ai abandonné trop vite ou si j’ai enfin arrêté de m’abandonner moi-même.
Franchement, vous, vous feriez quoi ? Vous tiendriez encore pour sauver l’avenir… ou vous partiriez pour retrouver un peu de paix ?