« Tu as déjà décidé pour moi ?! » — Histoire d’un mariage qui n’a jamais eu lieu à Namur
— Tu as déjà décidé pour moi ?!
Ma voix a claqué dans la petite cuisine de l’appartement que je partageais avec Simon, rue des Carmes à Namur. J’ai senti mes mains trembler alors que je serrais la tasse de café, le regard planté dans le sien. Il a détourné les yeux, fixant la fenêtre embuée par la pluie d’octobre.
— Aurélie, ce n’est pas ce que tu crois…
— Ah non ? Alors explique-moi pourquoi ta mère a déjà réservé la salle à Dinant sans même m’en parler ? Pourquoi ta sœur m’envoie des photos de robes alors que je n’ai rien choisi ?
Simon a soupiré, passant une main dans ses cheveux bruns en bataille. Je savais qu’il détestait les conflits, mais cette fois, c’était trop. Depuis des semaines, tout le monde semblait organiser ma vie à ma place. Ma mère, qui rêvait d’un mariage à la cathédrale Saint-Aubain ; sa mère, qui voulait absolument un buffet froid « comme chez les De Smet » ; et Simon, qui disait toujours oui pour éviter les histoires.
Je me suis levée brusquement, faisant grincer la chaise sur le carrelage. Le silence s’est abattu sur nous, lourd comme une chape de plomb. J’ai repensé à mon enfance à Gembloux, aux dimanches matin où mon père râlait contre la pluie et où ma mère préparait des gaufres. J’avais toujours cru que l’amour, c’était simple : on se choisit, on se soutient. Mais là, j’avais l’impression d’être une figurante dans ma propre vie.
— Tu sais très bien que ma mère… elle s’emballe. Elle veut juste bien faire.
— Et toi ? Tu veux quoi, Simon ?
Il a haussé les épaules, évitant mon regard. J’ai senti la colère monter en moi, mêlée à une tristesse sourde. Depuis qu’on avait annoncé nos fiançailles au Nouvel An — un soir arrosé de crémant wallon et de baisers volés sous le gui — tout s’était emballé. Les familles s’étaient rencontrées au marché de Noël de Namur, et très vite, tout le monde avait eu son mot à dire : le menu (pas de poisson pour tonton Luc), la date (pas pendant les playoffs du Standard), la liste des invités (pas trop de collègues, ça fait mauvais genre).
Mais personne ne m’avait demandé ce que je voulais, moi.
Je me suis réfugiée dans la salle de bain. J’ai fermé la porte à clé et me suis regardée dans le miroir. Mes yeux étaient rouges, mes cheveux blonds en bataille. J’ai pensé à mon rêve d’enfant : ouvrir une librairie au bord de la Meuse, organiser des lectures pour les enfants du quartier. Mais depuis un an, je travaillais comme assistante administrative dans un bureau d’assurance à Jambes. La routine m’étouffait.
Un SMS a vibré sur mon téléphone : « On t’attend samedi chez nous pour choisir le traiteur ! Bisous — Maman Simon ». J’ai eu envie de hurler.
Le lendemain matin, Simon est parti tôt « pour une réunion ». Je savais qu’il fuyait. J’ai pris mon vélo et j’ai pédalé jusqu’à la Citadelle. Le vent froid me piquait le visage. Je me suis assise sur un banc, regardant la ville s’étendre sous moi. Les toits gris, la Sambre qui serpentait entre les immeubles anciens… Tout semblait paisible, alors que mon cœur était en tempête.
J’ai appelé mon frère, François. Il vivait à Liège depuis des années et avait coupé les ponts avec nos parents après son coming out. Sa voix m’a réchauffée.
— Aurélie… Tu ne dois rien à personne. Si tu ne veux pas te marier comme ils l’entendent, dis-le.
— Facile à dire… Tu sais comment ils sont.
— Oui, je sais. Mais tu n’es pas obligée de t’oublier pour leur faire plaisir.
Ses mots ont résonné en moi toute la journée. J’ai repensé à notre enfance, aux disputes autour du Monopoly, aux secrets chuchotés sous les draps quand nos parents se disputaient dans le salon.
Le soir venu, Simon est rentré avec une boîte de pralines Léonidas et un bouquet de roses blanches.
— Je suis désolé… Je voulais juste que tout soit parfait.
J’ai éclaté en sanglots.
— Parfait pour qui ? Pour ta mère ? Pour nos familles ? Et moi dans tout ça ?
Il m’a prise dans ses bras, maladroitement. Je sentais son cœur battre trop vite contre ma joue.
— Je t’aime, Aurélie. Mais je ne sais pas comment gérer tout ça…
J’ai reculé d’un pas.
— Moi non plus. Mais je sais que je ne veux pas d’un mariage qui ne me ressemble pas.
Le silence est retombé entre nous. J’ai vu dans ses yeux qu’il comprenait — ou qu’il essayait du moins. Mais il était prisonnier de ses propres peurs : décevoir sa mère, briser l’image du fils parfait.
Les jours suivants ont été un enfer. Ma mère m’appelait tous les soirs :
— Tu as vu la robe chez Pronuptia ? Elle t’irait si bien !
— Maman… Je ne sais même pas si je veux me marier.
Un silence glacial s’installait alors. Puis elle soupirait :
— Tu fais comme tu veux… Mais tu sais combien ça ferait plaisir à papa.
Papa ne disait rien. Il passait ses journées devant la télé depuis qu’il avait perdu son emploi à l’usine Caterpillar de Gosselies. Il semblait absent, comme éteint.
Un soir, j’ai craqué. J’ai pris le train pour Liège sans prévenir personne. François m’a accueillie avec un grand sourire et une casserole de stoemp aux carottes.
— Ici, tu peux être toi-même.
On a parlé toute la nuit. De nos rêves brisés, des attentes familiales qui nous étouffaient, du poids du regard des autres dans cette Belgique où tout le monde connaît tout le monde.
Au petit matin, j’ai pris une décision.
Je suis rentrée à Namur et j’ai trouvé Simon assis sur le canapé, l’air perdu.
— On doit parler.
Il a hoché la tête sans un mot.
— Je t’aime… Mais je ne peux pas continuer comme ça. Je veux vivre pour moi aussi. Peut-être qu’on n’est pas faits pour se marier maintenant… Peut-être jamais.
Il a pleuré. Moi aussi. On s’est serrés fort, comme pour retenir ce qui nous échappait déjà.
Quelques semaines plus tard, j’ai quitté l’appartement et trouvé une colocation près du théâtre royal. J’ai commencé à économiser pour ma librairie. Ma mère ne m’a pas parlé pendant des mois ; mon père m’a envoyé une carte postale : « Fière de toi ». Simon a refait sa vie avec une collègue ; on se croise parfois au marché du samedi et on se sourit tristement.
Parfois je me demande : ai-je eu raison de tout envoyer valser ? Est-ce qu’on peut vraiment être heureux sans blesser ceux qu’on aime ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour rester fidèle à vous-même ?