Entre les murs de Namur : Confessions d’une amante invisible
« Tu rentres encore tard ce soir ? » Ma voix tremble à peine, mais je sais que Piotr entend la fissure dans mes mots. Il détourne les yeux, regarde par la fenêtre de mon petit appartement à Jambes, là où la Meuse coule lentement sous le ciel gris de novembre.
« Halina… Tu sais bien que je ne peux pas rester. »
Je serre la tasse de café entre mes mains. Le silence s’installe, lourd comme la pluie qui martèle les vitres. Je me demande, pas pour la première fois, comment j’en suis arrivée là. À trente-deux ans, j’attends un homme qui ne sera jamais vraiment à moi. Je n’ai jamais rêvé d’être l’autre femme. Pourtant, c’est ce que je suis devenue.
Je m’appelle Halina Dubois. J’ai grandi à Dinant, dans une famille où l’on ne parlait pas beaucoup d’amour mais beaucoup de devoirs. Ma mère, Françoise, répétait souvent : « Une femme doit savoir attendre son heure. » J’ai attendu. J’ai vu mes amies se marier, avoir des enfants, acheter des maisons à Gembloux ou à Namur. Moi, je restais là, à regarder les trains passer, à travailler comme secrétaire dans un bureau d’assurances où les jours se ressemblaient tous.
Jusqu’à ce que Piotr arrive. Il était venu pour un devis d’assurance auto. Son accent polonais m’a fait sourire ; il avait ce regard fatigué des hommes qui ont trop vécu. Il m’a invitée à boire un verre au Café des Arts. Je n’ai pas dit non. Je n’ai pas pensé à demander s’il était marié.
Au début, tout était simple. Il me parlait de ses rêves d’ouvrir un garage à Sambreville, de ses souvenirs d’enfance à Charleroi. Il riait fort, il me regardait comme si j’étais la seule femme du monde. Je me suis laissée emporter. J’avais trente ans et je croyais enfin tenir ma chance.
C’est un soir de décembre qu’il m’a avoué la vérité. Nous étions assis sur le vieux canapé vert que j’avais récupéré chez ma tante à Ciney. Il a pris ma main et murmuré : « Halina… Il faut que tu saches… J’ai une femme. Elle s’appelle Sophie. Et une petite fille, Émilie. »
J’ai senti le sol se dérober sous moi. Mais je n’ai rien dit. Je n’ai pas crié, je n’ai pas pleuré. J’ai juste serré sa main plus fort. Peut-être parce que j’avais trop peur de me retrouver seule à nouveau.
Les mois ont passé. Piotr venait quand il pouvait : le mardi soir, parfois le dimanche matin quand Sophie emmenait Émilie chez sa mère à Andenne. Je vivais dans l’attente de ses messages, de ses bras autour de moi, du parfum de son après-rasage bon marché qui restait sur mes draps.
Ma mère a commencé à poser des questions :
— Tu vois quelqu’un ?
— Non maman, rien de sérieux.
Je mentais mal, mais elle ne voulait pas savoir la vérité. Dans notre famille, on ne parle pas des choses qui dérangent.
Un soir d’été, alors que le soleil se couchait sur la Citadelle de Namur, Piotr m’a dit qu’il pensait quitter Sophie. Mon cœur a bondi dans ma poitrine.
— Tu le ferais vraiment ?
— Je ne sais pas… C’est compliqué avec Émilie…
J’ai compris ce soir-là que je n’aurais jamais la première place dans sa vie.
Les semaines suivantes ont été un supplice. Je devenais jalouse de Sophie, jalouse d’Émilie même. Je me surprenais à imaginer leur maison à Floreffe, les petits-déjeuners du dimanche en famille, les rires d’une vie normale qui ne serait jamais la mienne.
Un matin d’octobre, alors que je me préparais pour aller au travail, j’ai reçu un message :
« Halina, je ne peux plus continuer comme ça. Sophie a des soupçons. Je dois faire un choix pour ma fille. »
J’ai relu le message dix fois. J’ai voulu l’appeler mais il ne répondait plus.
Je suis allée travailler comme un automate. Mes collègues parlaient du match du Standard contre Anderlecht, des embouteillages sur l’E411, des vacances en Ardenne. Moi, j’avais l’impression d’être invisible.
Le soir venu, j’ai marché seule le long de la Meuse. Les lumières de la ville se reflétaient dans l’eau sombre. J’ai pensé à toutes ces années perdues à attendre un amour qui n’était pas pour moi.
Quelques jours plus tard, ma mère est tombée malade. Un cancer du sein. J’ai dû retourner à Dinant pour m’occuper d’elle. Elle était plus fragile que je ne l’avais jamais vue.
— Tu es forte, Halina… Tu trouveras quelqu’un de bien.
Je n’y croyais plus vraiment.
Pendant les mois qui ont suivi, j’ai veillé ma mère jour et nuit. Piotr a essayé de reprendre contact mais je n’ai pas répondu. J’avais trop mal, trop honte aussi.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de Dinant, ma mère m’a prise la main :
— Tu sais… J’ai aimé un homme marié quand j’étais jeune… Mais j’ai choisi ton père parce qu’il était là pour moi.
Je l’ai regardée avec étonnement. Elle a souri tristement :
— On fait toutes des erreurs par amour.
Ma mère est morte au printemps suivant. J’étais seule dans la maison familiale vide, entourée des souvenirs d’une vie que je n’avais jamais comprise.
J’ai repris mon travail à Namur mais rien n’était plus pareil. Les collègues me regardaient avec pitié ou indifférence. Je me sentais étrangère partout où j’allais.
Un jour, alors que je faisais mes courses au Delhaize du coin, j’ai croisé Sophie et Émilie. Sophie m’a regardée droit dans les yeux et a murmuré :
— Je sais qui tu es.
J’ai baissé les yeux et j’ai fui sans rien dire.
Depuis ce jour-là, je vis dans une sorte d’exil intérieur. Je vais au travail, je souris quand il faut sourire, je ris aux blagues sur les politiciens wallons ou sur le mauvais temps belge. Mais au fond de moi, il y a un vide immense.
Parfois je me demande : est-ce que j’aurais dû tout avouer ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui appartient déjà à une autre ? Ou bien suis-je condamnée à rester l’ombre de moi-même ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?