Entre les murs de Liège : l’histoire d’Antoine Kazmierczak
— TAKIEGO NIE POTRZEBUJĘ…
La voix de Grzegorz résonne encore dans ma tête, même après qu’il ait raccroché. « Antek, viens tout de suite ! » J’ai à peine eu le temps d’enfiler ma veste que je savais déjà : la tempête allait s’abattre sur moi. J’ai traversé l’atelier de la fonderie, les mains moites, le cœur battant. Les machines grondaient, la chaleur était suffocante, mais rien n’égale la sueur froide qui me coulait dans le dos.
— T’es là ? Assieds-toi, Antek.
Grzegorz, mon chef, me regarde avec ce mélange de lassitude et de colère qu’il réserve aux cas désespérés. Il tapote nerveusement sur son bureau, une pile de rapports devant lui.
— Encore raté, hein ? Tu prends une sanction. Et pas de prime ce trimestre. Je t’avais prévenu ! Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? J’ai promis à ton père de veiller sur toi, et tu me déçois…
Je baisse les yeux. Je sens la honte me brûler les joues. Je voudrais lui dire que je fais de mon mieux, que je n’ai jamais voulu être ici, que chaque matin je me bats contre l’envie de tout plaquer. Mais je me tais. Comme toujours.
— Tu peux disposer.
Je sors du bureau, les jambes en coton. Dans le couloir, je croise Luc, un collègue wallon qui me lance un regard compatissant.
— Courage, Antek. C’est pas facile tous les jours avec lui…
Je hoche la tête sans répondre. Je sais que Luc aussi galère, mais lui au moins il a une famille qui le soutient. Moi, j’ai un père qui ne parle que du passé et une mère qui pleure en silence dans la cuisine.
En rentrant chez moi, rue Saint-Léonard à Liège, je sens déjà l’odeur du chou farci qui s’échappe de la porte. Ma mère, Jadwiga, cuisine toujours polonais. Mon père, Stanislaw, est assis devant la télé, une bière Jupiler à la main.
— Alors ? demande-t-il sans détourner les yeux de l’écran.
Je hausse les épaules.
— Encore une sanction. Pas de prime.
Il soupire bruyamment.
— Tu n’es pas fait pour ça, Antoine. Mais tu dois tenir bon. La famille Kazmierczak n’a jamais abandonné.
Je serre les poings sous la table. Toujours cette pression. Toujours ce poids des ancêtres venus de Katowice pour travailler dans les mines du Limbourg. Toujours cette histoire qu’on me rabâche : « On a tout sacrifié pour toi. »
Le soir, je sors marcher sur les quais de la Meuse. J’allume une cigarette et regarde les reflets des lampadaires dans l’eau noire. Je pense à Sophie.
Sophie, c’est la seule lumière dans ma vie sombre. Elle est institutrice à Seraing, rousse comme un coucher de soleil sur la gare des Guillemins. Mais son père ne veut pas entendre parler de moi.
— Un Kazmierczak ? Un ouvrier ? Tu crois vraiment que c’est ce qu’il te faut ?
J’entends encore sa voix sèche lors du dîner chez eux. Sophie avait baissé les yeux, honteuse. Moi, j’avais envie de hurler.
Un soir, alors que je rentrais tard du travail, Sophie m’attendait devant mon immeuble.
— Antoine… On doit parler.
Je savais ce qui allait arriver. Elle avait les yeux rouges.
— Mon père ne veut plus que je te voie. Il dit que tu n’as pas d’avenir…
Je sens mon cœur se briser en mille morceaux.
— Et toi ?
Elle hésite.
— Je t’aime… Mais je ne peux pas tout perdre pour toi.
Elle est partie en courant sous la pluie battante. Je suis resté là, seul, trempé jusqu’aux os, à regarder sa silhouette disparaître dans la nuit liégeoise.
Les jours suivants ont été un enfer. Au boulot, Grzegorz me surveillait comme un flic. À la maison, mon père me lançait des piques à chaque repas.
— Tu devrais être plus comme ton cousin Marek ! Lui au moins il a réussi : il est chef d’équipe chez ArcelorMittal !
Marek… Le fils parfait. Toujours bien habillé, toujours un mot gentil pour ma mère. Mais moi ? Je suis l’échec ambulant.
Un dimanche matin, alors que je traînais au lit, mon père a frappé à ma porte.
— Antoine… Viens voir.
Dans le salon, il tenait une lettre à la main. Il tremblait légèrement.
— C’est de Katowice… Ta grand-mère est morte.
Je n’ai rien dit. Je n’ai rien ressenti non plus. J’étais vidé depuis longtemps déjà.
Les semaines ont passé. Un soir d’hiver glacial, alors que la neige recouvrait les pavés de Liège, j’ai craqué. J’ai pris le train pour Bruxelles sans prévenir personne. J’avais besoin de fuir cette ville qui m’étouffait.
À Bruxelles-Midi, j’ai erré dans les rues du quartier Saint-Gilles jusqu’à tomber sur un petit bar polonais. Là-bas, j’ai rencontré Zofia et Piotr, deux étudiants venus tenter leur chance en Belgique.
— Tu viens d’où ? m’a demandé Piotr en me tendant un verre de vodka.
— Liège…
Ils ont ri gentiment.
— Ici aussi c’est dur parfois… Mais on s’accroche !
Avec eux, j’ai retrouvé un peu d’espoir. On parlait polonais et français en mélangeant les deux langues comme nos vies éparpillées entre deux pays.
Mais au fond de moi, je savais que je devais rentrer affronter mes démons.
Quand je suis revenu à Liège après trois jours d’absence, mon père m’attendait sur le pas de la porte.
— Où étais-tu passé ? On s’est inquiétés !
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai osé lui répondre franchement :
— J’étouffe ici ! Je ne suis pas toi ! Je ne veux pas finir comme toi !
Il m’a regardé longtemps sans rien dire. Puis il a simplement posé sa main sur mon épaule.
— Je comprends… Mais tu restes mon fils.
Ce soir-là, j’ai pleuré dans ma chambre comme un enfant perdu.
Quelques semaines plus tard, Sophie est revenue vers moi. Elle avait quitté la maison familiale et vivait en colocation à Outremeuse.
— J’ai choisi ma vie… Et je veux qu’elle soit avec toi si tu veux encore de moi.
On s’est retrouvés dans ses bras au milieu du salon vide. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai cru que tout était possible.
Aujourd’hui encore, je me demande si on peut vraiment échapper à son passé ou si on finit toujours par lui ressembler malgré soi. Est-ce qu’on peut être soi-même dans un pays qui vous rappelle sans cesse d’où vous venez ? Qu’en pensez-vous ?