Sous le même toit, entre les ombres et les silences : une vie à Liège

— Arrête, maman, arrête ! Tu ne comprends donc pas ? Il ne reviendra pas !

Ma voix tremblait, résonnant dans la cuisine froide de notre appartement du quartier Sainte-Marguerite à Liège. Ma mère, les yeux rougis, serrait contre elle une vieille écharpe de mon frère Simon. Mon père, Luc, fixait la table, les poings serrés, incapable de prononcer un mot. Le silence s’est abattu sur nous comme une chape de plomb.

Je m’appelle Aurélie Delvaux. J’ai grandi entre les murs gris d’un immeuble social, là où les voisins entendent tout, mais où personne ne se parle vraiment. Ce soir-là, tout a éclaté. Simon, mon frère aîné, avait disparu depuis trois jours. Il était malade — schizophrénie, disaient les médecins du CHU. Mais pour mes parents, c’était plus simple de parler de « crise » ou de « mauvais entourage ».

— Tu vois ce que tu as fait ?! s’est écriée ma mère en se tournant vers mon père. Si tu n’avais pas crié après lui…

— C’est toi qui le couvrais tout le temps ! Tu l’as rendu faible !

Les mots fusaient comme des couteaux. Je me suis levée brusquement, ma chaise raclant le carrelage.

— Vous croyez que c’est ça qui va le ramener ? Vous croyez que c’est en vous hurlant dessus qu’on va s’en sortir ?

J’ai claqué la porte et suis sortie dans la nuit glaciale. Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde sur les pavés mouillés. J’ai marché sans but, le cœur battant à tout rompre. J’aurais voulu hurler moi aussi, mais ma gorge était nouée.

Simon avait toujours été différent. Petit, il parlait aux chats errants du quartier et leur donnait des noms : Maurice, Léopoldine, ou encore Joséphine. Il disait qu’ils comprenaient mieux que les humains. À l’école communale, il se faisait moquer parce qu’il préférait lire Tintin dans un coin plutôt que jouer au foot avec les autres garçons.

Quand il a eu 17 ans, il a commencé à entendre des voix. Ma mère a refusé d’y croire. « C’est l’adolescence », disait-elle. Mon père, lui, s’est mis à rentrer plus tard du boulot à l’usine Cockerill pour éviter d’affronter la réalité.

Je me souviens d’un soir où Simon est rentré couvert de griffures. Il avait voulu protéger un chaton que des gamins du quartier martyrisaient. Ma mère l’a soigné en silence pendant que mon père marmonnait : « Encore une histoire de chats… »

La maladie a tout emporté sur son passage. Les crises de Simon sont devenues plus fréquentes. Un jour, il a disparu toute une nuit ; on l’a retrouvé au parc d’Avroy, assis sur un banc sous la pluie, entouré de chats errants.

Ce soir-là, alors que je marchais seule dans la ville endormie, j’ai repensé à tous ces moments où j’aurais voulu crier à mes parents d’arrêter de se déchirer. Mais je n’étais qu’une ombre dans leur guerre silencieuse.

Je suis rentrée tard. Ma mère pleurait toujours dans la cuisine. Mon père était parti s’enfermer dans la chambre. J’ai pris une tasse de thé et me suis assise près de la fenêtre. Dehors, un chat noir traversait la rue déserte.

Le lendemain matin, la police a appelé. On avait retrouvé Simon dans un squat près de la gare des Guillemins. Il était épuisé mais vivant. Ma mère s’est effondrée en larmes ; mon père a serré les dents et n’a rien dit.

Les semaines suivantes ont été un enfer. Simon est revenu à la maison mais il n’était plus le même. Il passait ses journées à fixer le mur ou à parler tout bas aux chats du quartier qui venaient miauler sous notre balcon.

Un soir d’automne, alors que je rentrais des cours à l’ULiège, j’ai trouvé mes parents en pleine dispute.

— On ne peut pas continuer comme ça ! criait mon père. On n’a plus d’argent ! J’ai perdu mon boulot !

— Et tu crois que c’est facile pour moi ?! Tu crois que je dors la nuit ?

Simon était assis par terre dans le couloir, les bras autour des genoux. Je me suis accroupie près de lui.

— Ça va aller, Simon…

Il m’a regardée avec ses grands yeux tristes.

— Les chats me parlent encore… Ils disent que je dois partir.

J’ai senti une boule se former dans ma gorge.

— Non… reste avec moi…

Mais il s’est levé et s’est enfermé dans sa chambre.

Les jours ont passé. Mon père buvait de plus en plus ; ma mère s’accrochait à ses souvenirs comme à une bouée. Moi, je faisais semblant d’aller bien pour ne pas sombrer à mon tour.

Un matin d’hiver, Simon n’était plus là. Il avait laissé un mot griffonné : « Je vais là où on ne crie pas ». On l’a cherché partout — hôpitaux, foyers, rues — sans succès.

La police a classé l’affaire après quelques mois. Ma mère s’est éteinte peu à peu ; mon père a fini par partir vivre chez sa sœur à Namur.

Je me suis retrouvée seule dans cet appartement trop grand pour moi et les souvenirs qui me hantaient.

Parfois, j’entends encore les miaulements sous le balcon et j’imagine Simon assis là-bas, entouré de ses chats invisibles.

Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures familiales ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter nos silences comme des cicatrices invisibles ?