Rien n’est jamais comme il paraît : Confessions d’une nuit à Namur
— Docteur Nowak, la Paczkowska de la chambre cinq a passé toute la soirée à supplier qu’on lui rende ses vêtements et qu’on la laisse rentrer chez elle. Elle m’a demandé de vous prévenir…
La voix basse d’Anna, la jeune infirmière, me tire de mes pensées. Je relève la tête, le dossier médical encore ouvert devant moi. Mon cœur bat plus vite. Paczkowska… Je connais ce nom, trop bien même. Mais ici, à l’hôpital Sainte-Elisabeth de Namur, je ne suis que le docteur Nowak, pas Ewa, la fille d’immigrés polonais, pas la sœur qui a fui son passé.
— Merci, Ania. Je vais m’en occuper.
Je tente de sourire, mais mes mains tremblent légèrement. Anna me regarde avec ce mélange de respect et d’inquiétude qu’ont souvent les jeunes soignants face à leurs aînés. Elle ne sait rien, bien sûr. Personne ici ne sait que Paczkowska s’appelait Jadwiga Nowak avant son mariage. Ma mère.
Je ferme le dossier, prends une grande inspiration et sors du bureau. Le couloir sent le désinfectant et la fatigue accumulée. Les néons blafards accentuent les rides sur les visages des patients croisés en chemin. Je m’arrête devant la porte de la chambre cinq. J’hésite. Que vais-je lui dire ? Que puis-je lui dire ?
— Ewa…
Sa voix est faible mais claire. Elle ne m’appelle jamais « docteur ». Elle sait que je viendrai, tôt ou tard.
— Maman, tu ne peux pas partir maintenant. Tu as besoin de soins.
Elle détourne les yeux vers la fenêtre, où la pluie tambourine sur le rebord.
— Je ne veux pas mourir ici, Ewa. Pas dans ce pays qui n’est pas le mien.
Je sens ma gorge se serrer. Depuis qu’elle est tombée malade, elle n’a jamais accepté la Belgique. Pour elle, tout ici est froid, étranger, même après trente ans à Namur. Elle rêve encore de Cracovie, des odeurs de pain chaud et des cloches de la basilique Sainte-Marie.
— Tu n’es pas seule ici, maman. Il y a moi…
— Toi ? Tu es toujours au travail ! Tu ne viens jamais à la maison. Tu as honte de moi ?
Je recule sous le coup. Sa voix est dure, pleine de reproches. Je voudrais lui expliquer que je travaille pour payer son traitement, pour qu’elle ait une chance de guérir. Mais elle ne veut pas comprendre.
— Ce n’est pas vrai…
Elle se redresse sur son lit, les yeux brillants de larmes.
— Tu sais ce que c’est que d’être seule dans un pays où personne ne parle ta langue ? Où même ta fille t’oublie ?
Je ferme les yeux un instant. Les souvenirs affluent : les disputes à la maison, mon père qui criait en polonais, ma sœur qui a coupé les ponts après être partie à Liège… Et moi, coincée entre deux mondes, jamais vraiment chez moi nulle part.
— Je fais ce que je peux, maman.
Elle soupire et se tourne vers le mur.
— Laisse-moi partir.
Je reste là quelques minutes, impuissante. Puis je sors sans un mot.
Dans le couloir, Anna m’attend.
— Ça va ?
Je hoche la tête sans conviction.
— Elle veut partir…
Anna baisse les yeux.
— On ne peut pas la laisser sortir dans cet état.
Je sais qu’elle a raison. Mais au fond de moi, je comprends ma mère. Moi aussi je me sens étrangère ici parfois. Même si je parle français sans accent, même si j’ai fait mes études à l’UCLouvain, même si j’ai un CDI et un appartement à Salzinnes… Il y a toujours cette petite voix qui me dit que je ne serai jamais vraiment d’ici.
Le reste de la journée se déroule comme dans un brouillard : consultations, prescriptions, réunions avec les collègues belges qui me regardent parfois comme une curiosité exotique. À midi, je reçois un message de mon frère Marek :
« Papa va mal. Tu peux passer ce soir ? »
Je soupire. Papa vit seul depuis que maman est hospitalisée. Il refuse toute aide sociale — « On n’est pas des assistés ! » — et Marek travaille en Flandre pendant la semaine.
Le soir venu, je prends ma petite Fiat Panda et file jusqu’à Jambes. L’appartement sent le chou et l’humidité. Papa est assis devant la télé, le regard vide.
— Salut papa.
Il grogne sans détourner les yeux de l’écran où passe un vieux match du Standard de Liège.
— T’as vu ta mère ?
— Oui… Elle veut rentrer.
Il hausse les épaules.
— Elle n’a jamais aimé la Belgique. Moi non plus d’ailleurs… Mais on n’a pas eu le choix.
Je m’assieds à côté de lui. Le silence s’installe, pesant.
— Pourquoi tu restes ici alors ?
Il me regarde enfin.
— Pour vous. Pour toi et Marek. Pour que vous ayez une vie meilleure…
Je sens mes yeux s’embuer. Toute ma vie j’ai cru qu’ils étaient restés par faiblesse ou par peur du retour en Pologne. Mais c’était pour nous…
Plus tard dans la nuit, je repense à tout ça en rentrant chez moi. Mon téléphone vibre : un message d’Anna.
« Urgence chambre 5 ! »
Je fais demi-tour sans réfléchir.
À l’hôpital, tout est chaos : ma mère a fait une crise cardiaque. Les infirmières courent dans tous les sens ; je me précipite dans sa chambre.
— Maman !
Elle ouvre les yeux faiblement.
— Ewa… Pardonne-moi…
Je prends sa main glacée dans la mienne.
— Non maman… C’est moi qui suis désolée…
Elle sourit faiblement avant de sombrer dans l’inconscience.
Les jours suivants sont un tourbillon : soins intensifs, discussions avec les médecins belges qui parlent trop vite pour mon père, visites de Marek qui pleure en cachette dans le couloir. Finalement, ma mère s’en sort — mais elle ne sera plus jamais la même.
Un soir d’été, alors que le soleil se couche sur la Meuse et que les cloches de Saint-Aubain résonnent au loin, je m’assieds sur un banc devant l’hôpital et regarde les passants pressés rentrer chez eux.
Je me demande : combien sommes-nous en Belgique à vivre entre deux mondes ? À porter des secrets de famille qu’on n’ose pas partager ? À aimer sans savoir comment le dire ?
Est-ce qu’on finit tous par trouver notre place… ou bien sommes-nous condamnés à rester étrangers partout où l’on va ?