Quand la maladie met l’amour à l’épreuve : l’histoire de mon réveil à Namur
— Tu pourrais au moins me demander si j’ai besoin de quelque chose, non ?
Ma voix, rauque et tremblante, résonne dans le salon silencieux. Benoît ne détourne même pas les yeux de la télévision. Il hausse les épaules, l’air agacé, comme si ma fièvre et mes frissons n’étaient qu’un bruit de fond gênant.
— T’exagères, Aline. T’as juste une grippe. Bois un peu d’eau et repose-toi.
Je serre les dents. Je sens la sueur froide couler le long de mon dos, mes draps sont trempés, et chaque mouvement me coûte un effort surhumain. Je suis allongée sur le canapé, une couverture autour des épaules, alors que dehors, la pluie tambourine contre les vitres de notre appartement à Namur. J’entends au loin le carillon de l’église Saint-Loup, mais ici, dans notre salon, il n’y a que la lumière bleutée de la télé et l’indifférence glaciale de mon mari.
Je repense à nos débuts, à l’époque où Benoît me préparait du thé quand j’avais mal à la gorge, où il me couvrait de baisers et de mots doux. Où est passé cet homme ? Est-ce moi qui ai changé, ou bien est-ce lui qui s’est lassé ?
Je ferme les yeux. La fièvre me fait délirer. J’entends la voix de ma mère :
— Aline, tu sais que tu peux toujours venir à la maison si ça ne va pas.
Mais je ne veux pas lui donner raison. Elle n’a jamais vraiment aimé Benoît. Elle disait qu’il était trop froid, trop distant, qu’il ne comprenait rien à la tendresse. J’ai voulu prouver qu’elle avait tort. J’ai cru que l’amour pouvait tout réparer.
Le lendemain matin, je me réveille en sursaut. Il fait encore nuit. Je suis seule dans le salon. Benoît a dormi dans notre chambre, comme d’habitude. Je me traîne jusqu’à la cuisine pour prendre un Doliprane. Je remarque que le frigo est vide. Pas un mot, pas une note, rien. J’ouvre mon téléphone : aucun message de lui.
Je décide d’appeler ma sœur, Sophie.
— Allô ? Tu peux passer ? Je crois que j’ai besoin d’aide…
Elle arrive une heure plus tard, les bras chargés de courses et un sourire inquiet sur le visage.
— Mais enfin Aline, t’es toute blanche ! Il est où Benoît ?
Je baisse les yeux.
— Il… il est parti au boulot.
Sophie soupire. Elle sait très bien ce que ça veut dire. Elle prépare du bouillon chaud, m’aide à changer mes draps, reste assise près de moi pendant que je somnole.
— Tu sais, tu mérites mieux que ça.
Je voudrais la croire. Mais je me sens coupable d’avoir des doutes. Après tout, Benoît travaille dur à la SNCB, il rentre tard, il est fatigué… Mais est-ce une excuse pour ne pas voir ma détresse ?
Les jours passent. Ma fièvre tombe lentement. Benoît rentre chaque soir, pose son sac dans l’entrée, allume la télé sans un mot.
Un soir, alors que je me sens assez forte pour me lever, je décide d’affronter la vérité.
— Benoît, on peut parler ?
Il soupire bruyamment.
— Quoi encore ?
— Tu ne vois pas que je vais mal ? Que j’aurais eu besoin de toi ?
Il hausse les épaules.
— Je t’ai dit de te reposer. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Je ne suis pas infirmier.
Un silence lourd s’installe entre nous. Je sens mes yeux se remplir de larmes.
— J’aurais juste voulu que tu sois là…
Il se lève brusquement.
— Tu dramatises tout le temps ! T’es jamais contente !
La porte claque derrière lui. Je reste seule avec mes sanglots étouffés et le bruit sourd du tram qui passe sous nos fenêtres.
Le lendemain matin, je reçois un message de ma mère :
« Viens passer quelques jours à la maison. »
Je prends mon sac et je pars sans prévenir Benoît. Le train pour Charleroi est presque vide. Je regarde défiler les paysages gris et mouillés de Wallonie par la fenêtre. Je me sens vide moi aussi.
Chez mes parents, je retrouve un peu de chaleur humaine. Ma mère me serre dans ses bras sans rien dire. Mon père prépare son fameux café liégeois et me raconte des histoires du temps où il travaillait à la Poste.
— Tu sais Aline, la vie est trop courte pour être malheureuse avec quelqu’un qui ne te regarde même plus.
Je hoche la tête en silence. Mais au fond de moi, j’ai peur d’admettre que tout est fini.
Après quelques jours, je retourne à Namur. L’appartement est silencieux. Benoît n’est pas là. Sur la table du salon, une note griffonnée : « On doit parler ».
Quand il rentre le soir-même, son visage est fermé.
— Tu veux qu’on arrête ?
Sa voix est sèche, comme s’il parlait d’un contrat d’assurance.
— Je ne sais pas… Peut-être qu’on n’a plus rien à se dire.
Il ne répond pas tout de suite. Puis il lâche :
— J’ai rencontré quelqu’un au boulot…
Le sol se dérobe sous mes pieds. Je m’assieds lentement sur le canapé.
— Depuis quand ?
— Quelques mois… Je voulais pas te blesser mais… on tourne en rond tous les deux.
Je sens une colère froide monter en moi.
— Et tu comptais me le dire quand ? Quand je serais morte de fatigue ou de chagrin ?
Il détourne les yeux.
Je comprends alors que tout ce que j’ai ressenti ces derniers jours n’était pas une illusion : j’étais déjà seule depuis longtemps.
Les semaines suivantes sont floues. Je dors mal, je pleure souvent sans raison. Sophie m’appelle tous les jours pour prendre des nouvelles. Ma mère m’envoie des tartes au sucre par la poste — « Rien ne guérit mieux qu’une bonne tarte », dit-elle en riant au téléphone.
Petit à petit, je réapprends à vivre seule. Je découvre le plaisir de marcher sur les quais de Meuse au petit matin, d’écouter le marché du samedi sur la place du Vieux Namur, d’acheter des fleurs pour moi-même chez le fleuriste du coin.
Un soir d’avril, alors que le soleil se couche sur la Citadelle, je croise le regard d’un inconnu dans un café près du Théâtre Royal. Il me sourit timidement. Pour la première fois depuis longtemps, je sens mon cœur battre autrement que sous l’effet de la douleur ou de la peur.
Est-ce que je suis prête à aimer à nouveau ? Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures invisibles ? Peut-être que oui… Peut-être qu’il suffit d’un peu de lumière après tant d’ombre.
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible aux yeux de celui ou celle que vous aimez ? Que feriez-vous à ma place ?