« Prends tes affaires et pars, je n’en peux plus ! » — Chronique d’un frère à bout à Namur

« Sophie, tu dois partir. Je t’en supplie, je n’en peux plus ! »

Ma voix tremble, mais je ne peux plus retenir cette colère qui me ronge depuis des semaines. Je me tiens dans le couloir de mon appartement à Salzinnes, les poings serrés, le cœur battant à tout rompre. Sophie me regarde, les yeux rougis, tenant la main de Mathis, son fils de six ans. Derrière elle, Léa, sa fille de neuf ans, serre son doudou contre elle. Je me sens comme un monstre, mais je n’ai plus le choix.

Tout a commencé il y a trois mois. Un soir de février glacial, Sophie a débarqué chez moi avec ses deux enfants et trois valises. Son mari, ce salaud de Vincent, l’avait quittée pour une autre. Elle n’avait nulle part où aller. J’ai dit oui sans réfléchir. Après tout, c’est ma sœur. On s’est toujours serré les coudes depuis qu’on est gamins à Jambes, surtout après la mort de papa dans ce fichu accident sur la E411.

Mais très vite, la promiscuité a tout gâché. Mon deux-pièces est devenu une cour de récréation permanente. Les jouets traînent partout, la télé crache des dessins animés du matin au soir, et je ne reconnais plus mon salon. Je n’ai plus un moment de calme. Les voisins commencent à râler : « Benoît, ça fait du bruit chez toi ! » Même Madame Dupuis du rez-de-chaussée m’a lancé un regard noir dans l’ascenseur.

Le pire, c’est le matin. Je pars bosser à l’hôpital Sainte-Elisabeth à 6h30. Je suis infirmier aux urgences. J’ai besoin de dormir, mais chaque nuit est un calvaire : Mathis fait des cauchemars et Léa pleure sa maman qui pleure elle-même en silence dans la cuisine. Je me sens coupable de leur en vouloir, mais je n’en peux plus.

Un soir, alors que je rentre lessivé d’une garde de douze heures, je trouve la cuisine sens dessus dessous. Des miettes partout, du lait renversé sur la table et Sophie qui crie sur Léa parce qu’elle a cassé un verre. Je pose mon sac et je sens la colère monter :

— Tu pourrais au moins ranger un peu !
— Tu crois que j’ai le temps ? Tu crois que c’est facile avec deux enfants ?
— Moi non plus j’ai pas choisi cette situation !

On s’est hurlé dessus comme jamais. Les enfants se sont mis à pleurer. J’ai claqué la porte de ma chambre et j’ai pleuré aussi.

Le lendemain matin, j’ai trouvé un mot sur la table : « Pardon pour hier soir. Je vais chercher un logement social aujourd’hui. Merci pour tout ce que tu fais pour nous. Sophie. »

Mais rien ne bouge. À Namur, trouver un logement social pour une mère seule avec deux enfants relève du miracle. Les listes d’attente sont interminables. Sophie passe ses journées à téléphoner, à remplir des papiers à la commune ou au CPAS. Elle revient épuisée et découragée.

Ma mère m’appelle tous les deux jours :

— Benoît, sois patient avec ta sœur… Elle n’a que toi.
— Mais maman, je craque ! Je dors plus, je vis plus !
— Tu sais bien que si ton père était là…

Toujours ce chantage affectif qui me serre le cœur.

Un soir de mars, alors que je rentre sous une pluie battante, je trouve Sophie assise sur le canapé, le regard vide.

— J’ai eu Vincent au téléphone… Il ne veut rien savoir des enfants… Il ne paie même pas la pension alimentaire…

Je serre les dents. J’ai envie de hurler sur ce type que j’ai toujours détesté. Mais c’est Sophie qui encaisse tout.

Les semaines passent et rien ne s’arrange. Je commence à éviter de rentrer chez moi. Je traîne au boulot, je bois des bières avec mes collègues au Café Leffe place du Marché aux Légumes. Parfois je m’endors sur le canapé du service de nuit.

Un samedi matin d’avril, alors que je prépare mon café en silence, Léa s’approche timidement :

— Tonton Benoît… tu nous aimes encore ?

Je sens ma gorge se nouer.

— Bien sûr que oui… Mais c’est difficile en ce moment…

Elle baisse les yeux et retourne près de sa mère.

Ce jour-là, j’ai compris que je n’étais pas seulement en colère contre Sophie ou les enfants. J’étais en colère contre moi-même, contre cette vie qui ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé.

Un soir de mai, tout explose. Je rentre plus tôt que prévu et trouve Mathis en train de dessiner sur le mur du couloir avec un feutre noir indélébile. Sophie est au téléphone dans la cuisine, elle ne voit rien.

— Mais c’est pas possible ! Mathis ! Arrête ça tout de suite !

Il se met à pleurer. Sophie accourt :

— Qu’est-ce qu’il se passe encore ?
— Ce qu’il se passe ? C’est que je vis dans un foutoir permanent ! Que je n’en peux plus ! Que tu dois partir !

Le silence tombe comme une chape de plomb.

Sophie me regarde longtemps sans rien dire. Puis elle prend Mathis dans ses bras et disparaît dans la chambre.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je tourne en rond dans le salon en pensant à notre enfance à Jambes : les vacances à la mer du Nord avec papa et maman, les parties de cache-cache dans le jardin communal… Comment on en est arrivé là ?

Le lendemain matin, Sophie frappe doucement à ma porte.

— Je vais partir chez maman quelques jours… Tu as raison, ce n’est plus vivable pour personne.

Elle rassemble quelques affaires dans un sac IKEA bleu et réveille doucement les enfants.

— Dis au revoir à tonton Benoît…

Léa me serre fort dans ses bras. Mathis me regarde sans comprendre.

Quand la porte claque derrière eux, le silence me fait mal aux oreilles.

Je reste debout au milieu du salon dévasté par le désordre… et par la solitude.

J’aurais voulu être plus fort pour eux. J’aurais voulu être ce grand frère protecteur dont on parle dans les films belges du dimanche soir sur La Une.

Mais je suis juste un homme fatigué qui a craqué.

Est-ce qu’on peut vraiment tout supporter par amour familial ? Ou bien faut-il parfois penser à soi pour ne pas sombrer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?