Quand tout s’effondre : l’histoire de Sabine à Liège
— Tu comptes vraiment servir ça ce soir ?
La voix de Benoît claque dans la cuisine comme un coup de tonnerre. Je serre la louche dans ma main, le regard fixé sur la casserole de stoemp qui mijote. J’ai passé la journée à courir entre le boulot à la mutualité et les courses au Delhaize, et voilà qu’il rentre, son manteau encore couvert de gouttes de pluie liégeoise, pour critiquer mon repas.
— C’est tout ce qu’il y avait dans le frigo, je réponds, la gorge serrée. Si t’avais voulu autre chose, t’avais qu’à t’en occuper.
Il soupire bruyamment, balance ses clés sur la table. Je sens déjà la dispute monter, comme chaque vendredi depuis des mois. Les enfants, Lucie et Thomas, sont dans le salon, absorbés par un vieux dessin animé sur la RTBF. Je voudrais leur épargner ça, mais c’est trop tard.
— Tu crois que j’ai pas assez de soucis au boulot ? Tu pourrais au moins faire un effort ici !
Je me retiens de hurler. Il ne sait pas que j’ai reçu une lettre ce matin : mon contrat à la mutualité ne sera pas renouvelé. Je n’ai rien dit. Je n’ai pas eu le courage. Je me sens déjà assez inutile comme ça.
Il s’assied sans un mot, attrape son smartphone et commence à scroller les infos. Je pose l’assiette devant lui. Il ne lève même pas les yeux.
Le dîner se passe dans un silence glacial. Lucie me lance un regard inquiet. Elle a neuf ans, elle comprend tout trop bien. Thomas, lui, joue avec sa fourchette, inconscient du drame qui couve.
Après le repas, Benoît se lève brusquement.
— J’ai besoin d’air.
Il claque la porte derrière lui. Je reste là, figée, les mains tremblantes. Les enfants montent se coucher sans un mot.
Ce soir-là, je ne dors pas. J’écoute la pluie battre contre les vitres du petit appartement de Sainte-Walburge. J’entends Benoît rentrer vers minuit, titubant légèrement. L’odeur de bière flotte dans l’air. Il ne vient pas dans notre chambre.
Le lendemain matin, il m’annonce qu’il part.
— J’en peux plus, Sabine. J’étouffe ici. Je vais chez ma sœur à Seraing pour quelques temps.
Je reste muette. Il fait sa valise en silence. Lucie pleure en cachette dans sa chambre. Thomas demande si papa revient pour le goûter.
Quand il claque la porte une dernière fois, je m’effondre sur le carrelage froid de la cuisine. Je voudrais hurler mais aucun son ne sort.
Les jours suivants sont flous. Je dois annoncer aux enfants que papa ne reviendra pas tout de suite. Lucie refuse de me parler pendant deux jours. Thomas fait des cauchemars.
Ma mère débarque sans prévenir un dimanche matin.
— Tu vois où t’as mené ton entêtement ? Tu pouvais pas faire un effort ?
Je ravale mes larmes. Elle n’a jamais aimé Benoît mais elle ne supporte pas l’idée que sa fille soit « une femme abandonnée ». Dans notre quartier, ça fait jaser vite.
Je me débats avec les factures qui s’accumulent : l’électricité, le gaz, le loyer qui augmente encore cette année… Mon chômage ne suffira pas longtemps. Je cherche du travail partout : call center à Herstal, nettoyage à l’hôpital du CHU… Rien ne vient.
Un soir, alors que je rentre d’un entretien raté à Flémalle, je trouve Lucie en train de fouiller dans mes papiers.
— Maman… On va devoir déménager ?
Je m’assieds à côté d’elle sur le vieux canapé élimé.
— Je sais pas encore, ma chérie… Mais on va s’en sortir. Je te le promets.
Elle me regarde avec ses grands yeux bruns pleins de doutes. Je voudrais tant lui donner des certitudes.
Les semaines passent. Benoît envoie parfois un message pour demander des nouvelles des enfants. Jamais pour moi. Un jour, il annonce qu’il a rencontré quelqu’un d’autre : une collègue de son boulot à Ans. Il veut divorcer.
Je sens tout s’écrouler autour de moi. Ma mère me répète que je dois « penser aux enfants » et « rester digne ». Mon frère Alain me propose de venir vivre chez lui à Huy « le temps de te retourner ». Mais je refuse : je veux rester forte devant les enfants, leur montrer qu’on peut tenir debout même quand tout s’effondre.
Un soir d’automne, alors que je prépare des tartines pour le souper (plus d’argent pour une vraie viande), Lucie explose :
— C’est à cause de toi si papa est parti ! T’es jamais contente !
Je prends la gifle en plein cœur. Je voudrais lui expliquer que rien n’est jamais aussi simple… Mais comment faire comprendre ça à une enfant ?
Je passe la nuit à pleurer en silence dans ma chambre. Le lendemain matin, je me force à sourire devant eux.
Un jour enfin, j’obtiens un petit contrat d’aide-ménagère via une agence titres-services à Liège centre. Ce n’est pas grand-chose mais c’est un début. Je me lève à 5h30 tous les matins pour prendre le bus 4 jusqu’à Outremeuse puis marcher jusqu’aux maisons où je nettoie les traces des vies des autres.
Parfois je croise des voisines qui me regardent avec pitié ou curiosité :
— Alors Sabine… Toujours toute seule ?
Je souris faiblement et je passe mon chemin.
Un samedi matin, alors que je faisais les courses au Colruyt avec Lucie et Thomas, je tombe sur Benoît et sa nouvelle compagne, une certaine Sophie — blonde, souriante, bien habillée. Il évite mon regard mais Thomas court vers lui en criant « Papa ! »
Benoît hésite puis s’accroupit pour embrasser les enfants. Sophie me lance un sourire gêné.
— Ça va Sabine ?
Je hoche la tête sans répondre. J’ai envie de disparaître entre les rayons.
Le soir même, Lucie me demande si on va revoir papa plus souvent maintenant qu’il est « heureux » avec Sophie.
Je sens la colère monter mais je ravale mes mots.
L’hiver arrive vite à Liège ; le chauffage tourne au minimum pour économiser sur la facture d’énergie qui explose encore cette année. Les enfants dorment sous deux couvertures ; moi je passe mes soirées à remplir des dossiers pour obtenir une aide du CPAS.
Un soir où tout semble trop lourd, je reçois un message inattendu d’une ancienne amie du secondaire, Caroline :
— J’ai appris pour toi… Si tu veux parler ou juste prendre un café…
On se retrouve dans un petit café près de la place Saint-Lambert. Elle m’écoute sans juger alors que je vide mon sac : la solitude, les factures impayées, la honte d’être « celle qui a été quittée »…
Caroline me serre la main :
— Tu sais Sabine… T’es plus forte que tu crois. Et t’es loin d’être seule dans cette galère.
Petit à petit, grâce à elle et à quelques autres amies retrouvées par hasard ou sur Facebook, je reprends goût à la vie. On s’organise des soirées jeux de société ou des balades au parc de la Boverie avec les enfants.
Un jour Lucie me dit :
— Maman… Je t’aime fort tu sais ? Même si papa est plus là…
Je fonds en larmes mais cette fois ce sont des larmes de soulagement.
Aujourd’hui encore tout n’est pas facile : il y a des jours où j’ai envie de tout laisser tomber ; d’autres où je me surprends à rire pour rien avec Thomas ou Lucie. Mais j’avance… Un pas après l’autre.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir tout perdu ? Est-ce que nos cicatrices finiront par devenir notre force ? Qu’en pensez-vous vous-mêmes ?