« Il a fui comme un lâche : mon histoire à Namur »
— Tu plaisantes, Aurore ? Ce n’est pas possible…
La voix de Simon tremblait, presque étranglée. Je serrais le test de grossesse dans ma main moite, debout dans la petite cuisine de mon kot à Namur. Les murs semblaient se rapprocher, l’air était lourd, saturé d’une tension électrique. Je le regardais, espérant une réaction, un geste, n’importe quoi. Mais il reculait déjà, les yeux fuyants.
— Simon… s’il te plaît…
Il secoua la tête, les mains dans les poches de son vieux jeans. Il avait ce regard que je ne lui connaissais pas, un mélange de peur et de dégoût. Il a murmuré :
— Je peux pas… Je suis désolé.
Et il est parti. Sans un mot de plus. La porte a claqué derrière lui, laissant un silence assourdissant. J’ai senti mes jambes céder sous moi. Je me suis effondrée sur le carrelage froid, le test toujours serré dans la main.
Je m’appelle Aurore Delvaux. J’ai 21 ans. Je vis à Namur depuis deux ans pour mes études à l’UNamur. Avant ça, j’habitais avec mes parents à Ciney, dans une maison où la façade grise cache des secrets plus sombres que la Meuse en hiver.
Simon était tout pour moi. On s’est rencontrés lors d’une soirée estudiantine à la Place du Vieux. Il avait ce sourire un peu triste, cette façon de parler des films belges comme si c’était de la poésie. On a ri, on a bu des bières (trop), on s’est embrassés sous la pluie. C’était beau, c’était simple.
Mais ce soir-là, tout s’est effondré. J’étais seule avec cette nouvelle qui me terrifiait et me fascinait à la fois : j’allais devenir mère.
J’ai passé la nuit à pleurer, à tourner en rond dans mon kot minuscule. Les bruits de la ville filtraient à travers la fenêtre : des rires, des voitures, la vie qui continuait sans moi. J’ai pensé à appeler ma mère, mais je savais déjà ce qu’elle dirait.
Le lendemain matin, j’ai pris le train pour Ciney. Le trajet m’a semblé interminable. Je fixais mon reflet dans la vitre : des cernes violets sous les yeux, les cheveux en bataille, l’air d’une fille qui a tout perdu.
Ma mère m’a ouvert la porte avec son éternel tablier fleuri.
— Tu es pâle comme un linge ! Qu’est-ce qui se passe ?
Je n’ai pas répondu tout de suite. Elle a insisté :
— Aurore ?
J’ai craqué :
— Maman… Je suis enceinte.
Le silence s’est abattu sur la cuisine. Mon père est entré à ce moment-là, une tasse de café à la main. Il a compris tout de suite en voyant nos têtes.
— C’est pas vrai…
Ma mère s’est assise lourdement sur une chaise.
— Et le père ?
J’ai baissé les yeux.
— Il est parti.
Mon père a posé sa tasse avec fracas.
— Un bon à rien ! Un vrai lâche !
Ma mère pleurait déjà. Moi aussi. On s’est serrées dans les bras, comme si on pouvait se protéger du monde entier.
Les jours suivants ont été un enfer. Ma mère oscillait entre colère et tristesse. Mon père ne me parlait plus qu’à peine. À table, le silence était pesant. Les voisins chuchotaient déjà : « La petite Delvaux… tu sais… »
J’ai repris le train pour Namur, incapable de supporter plus longtemps l’ambiance étouffante de Ciney. Dans mon kot, je me sentais encore plus seule. Simon ne répondait plus à mes messages. J’ai appris par une amie commune qu’il avait quitté la ville pour retourner chez ses parents à Liège.
Je me suis retrouvée face à moi-même et à ce bébé qui grandissait en moi. J’ai pensé à l’avortement — en Belgique, c’est légal jusqu’à 12 semaines — mais chaque fois que j’y songeais, je sentais une douleur sourde au fond du ventre. Je n’arrivais pas à me décider.
Un soir d’octobre, alors que la pluie martelait les vitres et que je n’avais plus rien à manger dans le frigo, j’ai craqué. J’ai appelé mon frère aîné, Thomas.
— Tu peux venir ? J’ai besoin de toi.
Il est arrivé une heure plus tard avec des frites et une boîte de chocolats Leonidas.
— Raconte-moi tout, p’tite sœur.
Je lui ai tout dit : Simon, la grossesse, l’abandon, la peur. Il m’a écoutée sans juger, puis il m’a prise dans ses bras.
— Tu n’es pas seule, Aurore. On va s’en sortir ensemble.
C’était la première fois depuis des semaines que je me sentais un peu moins perdue.
Mais les problèmes ne faisaient que commencer. À l’université, mes notes chutaient. Mes amis prenaient leurs distances — certains par gêne, d’autres par peur d’être « contaminés » par mes malheurs. Les regards dans les couloirs étaient lourds de jugement.
Un jour, alors que je faisais la file chez Delhaize avec un paquet de pâtes et du lait demi-écrémé, j’ai croisé Madame Van Hove, ma professeure de littérature belge.
— Aurore ? Vous allez bien ? Vous avez l’air fatiguée…
J’ai failli fondre en larmes sur place. Elle m’a invitée à prendre un café après les cours. Dans le petit salon feutré du Pain Quotidien près de la gare, elle m’a écoutée sans interrompre.
— Vous êtes forte, Aurore. Plus forte que vous ne le pensez.
Ses mots m’ont réchauffé le cœur.
Les mois ont passé. Mon ventre s’arrondissait. Ma mère appelait tous les soirs pour prendre des nouvelles — elle avait fini par accepter l’idée d’être grand-mère, même si elle ne pouvait s’empêcher de soupirer :
— Ce Simon… Quel gâchis !
Mon père restait distant mais il m’envoyait parfois des messages maladroits : « Besoin de quelque chose ? » ou « Prends soin de toi ». C’était sa façon à lui de dire qu’il tenait à moi.
En février, j’ai reçu une lettre de Simon. Une lettre ! Pas un message WhatsApp ou un mail — non, une vraie lettre manuscrite sur du papier quadrillé comme au collège.
« Je suis désolé », écrivait-il. « J’ai eu peur… Je ne savais pas comment réagir… Je ne suis pas prêt à être père… Mais je te souhaite du courage… »
J’ai relu ces mots des dizaines de fois. J’aurais voulu le haïr mais je n’y arrivais pas vraiment. Au fond de moi, je savais qu’il était aussi paumé que moi.
Le 12 avril, j’ai accouché d’une petite fille à la clinique Sainte-Elisabeth de Namur. Ma mère était là, Thomas aussi. Mon père est arrivé en retard mais il a fondu en larmes en voyant sa petite-fille.
Je l’ai appelée Louise — comme ma grand-mère maternelle qui avait survécu à tant d’épreuves pendant la guerre.
Aujourd’hui encore, quand je regarde Louise dormir dans son berceau Ikea bancal (merci Facebook Marketplace), je me demande comment j’ai tenu le coup.
La vie n’est pas facile : entre les couches à changer, les factures d’électricité qui explosent et les études que j’essaie tant bien que mal de poursuivre en horaire décalé… Mais chaque sourire de Louise me rappelle pourquoi je me bats.
Parfois je repense à Simon — où est-il ? Est-ce qu’il regrette ? Est-ce qu’on peut vraiment fuir ses responsabilités sans jamais regarder en arrière ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on pardonne vraiment ceux qui nous abandonnent ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec leurs absences ?