Entre les murs de Liège : Le choix impossible
— Tu ne comprends donc jamais rien, Aurélie ?
La voix de mon père résonne encore dans ma tête, sèche et tranchante comme une lame. Je serre les poings, debout dans la cuisine, le regard fixé sur la table couverte de miettes et de papiers froissés. Ma mère, assise en face de moi, détourne les yeux. Elle a cette façon de se replier sur elle-même dès que la tension monte, comme si elle voulait disparaître dans le papier peint défraîchi de notre appartement à Outremeuse.
— Papa, je t’en prie…
— Non ! Cette fois, c’est trop ! Tu crois que tu peux tout faire ici ? Que tu peux ramener qui tu veux ?
Je sens mes joues brûler. Il parle de Simon, bien sûr. Simon, mon ami d’enfance, qui vient de perdre son père dans un accident à Seraing. Depuis une semaine, il dort sur notre vieux canapé-lit parce qu’il n’a nulle part où aller. Mais pour mon père, Simon n’est qu’un problème de plus.
— Il n’a personne, papa ! Tu sais ce que c’est que de perdre quelqu’un ?
Il me fixe, les yeux brillants d’une colère que je ne comprends pas. Peut-être qu’il a peur. Peut-être qu’il se sent dépassé par tout ce qui nous arrive. Depuis que l’usine où il travaillait a fermé, il traîne sa fatigue et sa rancœur comme un manteau trop lourd.
Ma mère se lève soudainement et va vers la fenêtre. Elle regarde la pluie qui tombe sur les pavés gris de la rue Saint-Gilles.
— On ne peut pas aider tout le monde, Aurélie… murmure-t-elle.
Je voudrais crier. Je voudrais leur dire que ce n’est pas juste, que Simon mérite mieux que ça. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Le lendemain matin, je me réveille tôt. Simon est déjà debout, assis dans la cuisine avec une tasse de café entre les mains. Il a l’air perdu.
— Tu crois que je devrais partir ? demande-t-il sans me regarder.
Je m’assieds en face de lui. Je voudrais lui dire non, mais je sens le poids du regard de mes parents derrière chaque mot.
— Je ne sais pas…
Il sourit tristement.
— T’inquiète pas. Je trouverai bien un endroit.
Il se lève et va chercher son sac. Je sens mon cœur se serrer. J’ai envie de le retenir, mais je sais que je ne peux pas. Pas cette fois.
Quand il claque la porte derrière lui, un silence lourd s’abat sur l’appartement. Ma mère entre dans la cuisine, essuie une larme discrète du coin de l’œil.
— Tu as fait ce qu’il fallait, Aurélie.
Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas vrai.
Les jours passent. Mon père ne parle plus beaucoup. Il passe ses journées à envoyer des CV et à regarder la télévision en silence. Ma mère travaille plus tard à l’hôpital pour compenser la perte du salaire de papa. Et moi… moi je me perds dans mes pensées, hantée par le visage de Simon et par cette impression d’avoir trahi quelqu’un.
Un soir, alors que je rentre des cours à l’ULiège, je croise Simon devant la gare des Guillemins. Il a l’air fatigué, ses vêtements sont froissés et il porte un sac à dos trop lourd pour lui.
— Salut…
Il sourit faiblement.
— Salut Aurélie.
On s’assied sur un banc sous l’abri-bus. Il me raconte qu’il dort chez un copain à Herstal, mais que ce n’est pas facile. Sa mère est partie il y a longtemps et il n’a plus personne.
— Tu sais… commence-t-il en hésitant. Je t’en veux pas. Je comprends ta famille…
Je baisse les yeux. J’ai honte.
— J’aurais voulu faire plus…
Il pose sa main sur la mienne.
— T’as déjà fait beaucoup. Plus que beaucoup d’autres.
On reste là un moment sans parler, à regarder les bus passer dans la nuit humide de Liège.
Quelques semaines plus tard, mon père trouve enfin un boulot dans une petite entreprise à Grâce-Hollogne. L’ambiance à la maison s’améliore un peu, mais quelque chose s’est brisé entre nous. Je sens que mes parents m’en veulent encore d’avoir voulu aider Simon, comme si j’avais remis en cause leur autorité ou leur capacité à protéger notre famille.
Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, mon père entre dans la cuisine.
— Aurélie…
Je me fige. Il n’a pas prononcé mon prénom depuis des jours.
— Je voulais te dire… Je suis désolé pour Simon. J’ai eu peur, c’est tout. Peur qu’on s’en sorte pas. Peur de pas être à la hauteur…
Il détourne le regard, gêné.
— C’est pas facile pour moi non plus, tu sais…
Je sens les larmes monter. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai envie de le prendre dans mes bras.
— Je sais papa…
On reste là quelques secondes dans un silence apaisé. Puis il sort sans rien ajouter.
Le soir même, je reçois un message de Simon : « J’ai trouvé une chambre à Liège ! Merci pour tout Aurélie. On se voit bientôt ? »
Je souris à travers mes larmes. Peut-être que tout n’est pas perdu après tout.
Mais parfois, la nuit, je repense à ce choix impossible : protéger ma famille ou aider un ami en détresse ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir sans se perdre soi-même ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?