Sans racines, sans repères : L’histoire de Bastien, abandonné à Namur
« Tu n’es pas mon fils, Bastien. Tu ne le seras jamais. »
La voix de Jean résonne encore dans ma tête, sèche et tranchante comme une lame. J’avais douze ans ce soir-là, assis sur la vieille chaise en bois de la cuisine, les mains crispées sur mes genoux. Je venais de casser un verre – un accident banal, mais dans cette maison, chaque maladresse était une faute impardonnable. Jean, mon père d’accueil depuis deux ans, me fixait avec ce regard dur que je connaissais trop bien. Derrière lui, Marie, sa femme, détournait les yeux, incapable de soutenir la scène.
Je suis né à Namur, un matin de novembre où la pluie frappait les vitres du CHR. Ma mère, Delphine, avait dix-sept ans. Elle m’a laissé là, dans une couverture trop fine pour l’hiver wallon. Les infirmières m’ont appelé « le petit sans nom » pendant trois jours, avant qu’on ne me donne celui de Bastien. Je n’ai jamais su pourquoi elle était partie. On m’a raconté plus tard qu’elle venait d’une famille trop pauvre, trop brisée pour accueillir un enfant de plus.
Mon enfance s’est déroulée entre les murs gris d’un foyer pour enfants à Jambes. Les éducateurs faisaient ce qu’ils pouvaient, mais il y avait toujours trop de cris et pas assez de bras pour consoler. Je me souviens des nuits où je serrais contre moi la peluche trouvée dans la salle des dons, espérant qu’un jour quelqu’un viendrait me chercher.
À huit ans, on m’a placé chez les Lefèvre à Ciney. Au début, j’ai cru que c’était la chance de ma vie. Marie me préparait des tartines au choco le matin et Jean me montrait comment réparer un vélo. Mais très vite, j’ai compris que je n’étais qu’un invité dans leur univers bien ordonné. Leur fils biologique, Quentin, me rappelait chaque jour que je n’étais pas « vraiment » son frère.
À l’école communale, les autres enfants sentaient ma différence. « C’est le gamin du foyer », chuchotaient-ils dans la cour. Je faisais semblant de ne pas entendre, mais chaque mot s’enfonçait comme une écharde sous ma peau. Un jour, lors d’un cours d’histoire sur la Belgique, l’institutrice a demandé à chacun de parler de ses origines familiales. J’ai menti : « Mon père travaille à la SNCB et ma mère est infirmière ». Je savais que c’était faux, mais c’était moins douloureux que d’avouer que je n’avais personne.
Les années ont passé dans une routine étouffante : école, devoirs, repas silencieux. Jean s’énervait pour un rien – une note en dessous de 14/20 ou une assiette mal rangée suffisait à déclencher sa colère. Marie tentait parfois de me défendre :
— Jean, ce n’est qu’un enfant…
— Ce n’est pas NOTRE enfant !
Je me suis replié sur moi-même. J’ai commencé à sécher les cours, traînant le long de la Meuse avec d’autres gamins perdus. Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard, Jean m’a attendu sur le pas de la porte.
— Si tu veux vivre comme un voyou, tu peux retourner au foyer !
J’ai cru qu’il allait vraiment me renvoyer. Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence sous ma couette, priant pour disparaître.
À seize ans, j’ai rencontré Aline au centre culturel de Namur. Elle venait d’une famille nombreuse de Floreffe et portait toujours un sourire lumineux. Elle m’a invité à dîner chez elle un dimanche. Sa mère m’a accueilli avec chaleur :
— Tu veux du stoemp ? Ici, on mange tous ensemble !
Pour la première fois, j’ai eu l’impression d’appartenir à quelque chose. Mais en rentrant chez les Lefèvre ce soir-là, Jean m’attendait encore :
— Tu traînes trop dehors. Tu crois que tu peux t’en sortir sans nous ?
Je n’ai rien répondu. J’avais compris que je ne serais jamais vraiment chez moi ici.
Le jour où j’ai eu dix-huit ans, Marie m’a serré dans ses bras en pleurant.
— Je suis désolée… On aurait dû faire mieux.
Jean est resté à l’écart, les bras croisés.
J’ai quitté la maison avec une valise et quelques économies données par Marie en cachette. J’ai loué une chambre minuscule près de la gare de Namur et trouvé un boulot comme serveur dans une friterie du centre-ville.
Les premiers mois ont été difficiles. La solitude me collait à la peau comme une seconde ombre. Parfois, je croisais des familles heureuses sur la place d’Armes et je sentais une colère sourde monter en moi : pourquoi eux et pas moi ?
Aline est restée mon seul repère. Elle venait souvent après ses cours à l’UNamur et on refaisait le monde autour d’un cornet de frites.
— Tu sais Bastien… La famille, ce n’est pas toujours ceux qui t’ont donné la vie.
— Peut-être… Mais alors pourquoi j’ai toujours ce vide ?
Un soir d’automne, j’ai reçu une lettre inattendue. C’était Delphine – ma mère biologique. Elle avait retrouvé ma trace grâce aux services sociaux.
« Je ne sais pas si tu voudras me voir… J’étais jeune et perdue. Je voudrais te rencontrer si tu es prêt. »
Mon cœur s’est emballé et j’ai relu la lettre des dizaines de fois. Aline m’a encouragé à répondre.
Le rendez-vous a eu lieu dans un petit café près du Grognon. Delphine était nerveuse ; elle avait les mêmes yeux verts que moi.
— Je ne veux pas te demander pardon… Je veux juste t’expliquer.
Elle m’a raconté sa jeunesse brisée par la violence familiale et la pauvreté. Comment elle avait cru bien faire en me laissant à l’hôpital.
— J’ai pensé que tu aurais une vie meilleure sans moi…
Je ne savais pas quoi dire. Une partie de moi voulait la haïr ; l’autre voulait se jeter dans ses bras.
Après cette rencontre, j’ai erré des heures dans les rues de Namur. J’avais espéré trouver des réponses ; je n’avais trouvé que plus de questions.
Aujourd’hui, j’ai vingt-six ans. Je travaille comme éducateur spécialisé dans un foyer pour jeunes à Sambreville. Parfois, je croise le regard d’un gamin qui me rappelle celui que j’étais autrefois – perdu et affamé d’amour.
Aline est devenue ma compagne ; nous avons un petit garçon qui s’appelle Louis. Je fais tout pour lui offrir ce que je n’ai jamais eu : une maison où il se sentira toujours attendu.
Mais certains soirs, quand tout est calme et que Louis dort paisiblement contre moi, je repense à cette question qui me hante depuis toujours :
Est-ce qu’on peut vraiment choisir sa famille ? Ou sommes-nous condamnés à porter nos blessures comme des cicatrices invisibles ? Qu’en pensez-vous ?