Ce soir, je ne rentrerai pas : Chronique d’une nuit à Liège

— Tu vas encore faire semblant de ne pas me voir, hein ?

La voix d’Arnaud résonne dans le tunnel, rauque, fatiguée. Je m’arrête net, le cœur battant à tout rompre. Les néons blafards du passage sous la gare de Liège-Guillemins dessinent des ombres sur son visage. Il tient sa guitare comme un bouclier, les doigts crispés sur le bois usé. Trois ans que je ne l’ai pas vu. Trois ans que je me répète que c’est mieux ainsi.

Je serre la lanière de mon sac à main. Autour de nous, les gens passent sans s’arrêter, pressés par la pluie qui tambourine dehors. L’odeur de café froid et de frites molles flotte dans l’air.

— Qu’est-ce que tu veux, Arnaud ?

Il hausse les épaules, un sourire triste au coin des lèvres.

— Rien. Juste te voir. T’entendre. Tu sais, ça fait longtemps que…

Je l’interromps, la gorge serrée.

— Tu n’as jamais voulu entendre quoi que ce soit. Ni moi, ni maman, ni personne.

Il baisse les yeux. Je sens la colère monter, mêlée à une tristesse sourde. Je repense à cette nuit où il est parti, après une dispute avec papa. Les cris, les portes qui claquent, la pluie qui battait contre les vitres de notre maison à Seraing. Depuis, plus rien. Juste des nouvelles par des amis communs : « Arnaud joue dans la rue », « Il traîne avec des types bizarres », « Il a arrêté ses études ».

— Tu sais pourquoi je suis parti, Murielle ?

Sa voix tremble. Je voudrais lui dire que je m’en fiche, que j’ai tourné la page. Mais c’est faux. Je n’ai jamais cessé d’y penser.

— Parce que tu ne supportais pas papa ? Parce que tu voulais être libre ?

Il secoue la tête.

— Parce que j’étouffais. Parce que j’avais besoin de respirer ailleurs. Mais je n’ai jamais voulu te laisser tomber.

Un silence s’installe. Je regarde ses mains abîmées, ses ongles sales. Il a maigri. Son manteau est trop grand pour lui.

— Tu vis où ?

Il sourit faiblement.

— Un peu partout. Chez des potes, parfois chez une fille… Parfois dehors.

Je sens mes yeux s’embuer. Je me force à détourner le regard.

— Tu pourrais rentrer à la maison. Maman demande souvent de tes nouvelles.

Il rit, un rire amer.

— Maman… Elle doit me détester.

— Elle t’aime, idiot. Elle s’inquiète pour toi tous les jours.

Il pince les lèvres, regarde sa guitare comme si elle pouvait lui souffler une réponse.

— Et papa ?

Je soupire. Papa… Depuis qu’Arnaud est parti, il n’est plus le même. Il passe ses soirées devant la télé, une Jupiler à la main, le regard vide.

— Il ne parle plus beaucoup. Mais il t’attend aussi, tu sais.

Arnaud se lève brusquement et range sa guitare dans une housse élimée.

— Viens boire un verre avec moi ?

Je hoche la tête malgré moi. On sort du tunnel et la pluie nous accueille comme une vieille ennemie. On traverse la place devant la gare, direction un petit café qui sent le tabac froid et le vieux bois. À l’intérieur, quelques habitués jouent au Lotto sur des tickets froissés.

On s’installe près de la fenêtre. Arnaud commande deux Orval et sort un paquet de cigarettes.

— Tu fumes toujours ?

Je secoue la tête.

— J’ai arrêté il y a deux ans. Après…

Je m’arrête net. Après quoi ? Après avoir compris que je reproduisais les mêmes erreurs que nos parents ? Après avoir vu maman pleurer tous les soirs en regardant ta chambre vide ?

Arnaud me regarde en silence.

— Je suis désolé, Murielle. Pour tout ce que je vous ai fait subir.

Je sens ma colère fondre comme neige au soleil.

— Tu n’es pas le seul responsable, tu sais… On a tous merdé quelque part.

Il sourit tristement.

— Tu travailles toujours à l’hôpital ?

J’acquiesce.

— Aux urgences du CHU. C’est… intense. Surtout depuis le Covid. On manque de tout : personnel, matériel… Et puis il y a les patients qui râlent parce qu’ils attendent trop longtemps…

Il hoche la tête avec compassion.

— Moi aussi j’ai galéré avec le Covid… Plus de concerts dans les bars, plus rien dans la rue… J’ai dû vendre ma vieille pédale d’effets pour payer une chambre d’hôtel pendant le confinement.

On boit en silence. La pluie tambourine toujours contre les vitres du café.

— Tu sais ce qui me manque le plus ? demande-t-il soudainement.

Je secoue la tête.

— Les dimanches chez mamy à Huy. Les gaufres chaudes et le chocolat brûlant…

Je souris malgré moi.

— Et les disputes pour savoir qui aurait la dernière gaufre !

On rit ensemble pour la première fois depuis des années. Un rire fragile mais sincère.

Soudain, Arnaud se penche vers moi, plus sérieux :

— J’aimerais revenir… Mais j’ai peur de ne pas être à la hauteur. Peur que tout ait changé.

Je prends sa main dans la mienne.

— Rien n’a changé au fond. On t’attend tous. Même si on ne sait pas toujours comment te le dire.

Il ferme les yeux un instant, comme pour savourer ces mots qu’il n’espérait plus entendre.

On reste là longtemps, à parler du passé et de l’avenir incertain. De nos rêves brisés et de ceux qu’on ose encore caresser du bout des doigts.

Quand je rentre chez moi ce soir-là, sous une pluie battante qui lave les rues de Liège, je sens quelque chose se fissurer en moi : une vieille rancune qui s’effrite doucement.

En montant l’escalier de notre immeuble grisâtre, je me demande : Combien de familles ici vivent avec des silences aussi lourds que le nôtre ? Est-ce qu’on peut vraiment tout réparer ? Ou faut-il juste apprendre à vivre avec nos cicatrices ?