Lettre à Saint-Nicolas et le cadeau du destin
— Tu vas où, monsieur ?
La voix claire d’une petite fille résonne dans l’ascenseur. Je sursaute, perdu dans mes pensées, les bras chargés de dossiers. Je regarde la gamine : cinq ans, peut-être six, emmitouflée dans une écharpe tricotée main, les yeux d’un bleu perçant qui me fixent sans gêne. À côté d’elle, sa mère — une femme fatiguée, la trentaine, manteau gris élimé — me lance un sourire d’excuse.
— Excusez-la, elle est curieuse de tout…
Je bredouille un « Ce n’est rien », mal à l’aise. Je déteste les ascenseurs. Trop petits, trop de souvenirs. Mais aujourd’hui, c’est pire : c’est le 5 décembre, veille de la Saint-Nicolas. Depuis que mon frère Paul ne me parle plus, cette fête me serre le cœur.
La petite insiste :
— Tu vas voir Saint-Nicolas ?
Je souris malgré moi. Elle a ce don que seuls les enfants possèdent : briser la glace sans effort.
— Non, je vais au travail. Mais j’aimais bien Saint-Nicolas quand j’étais petit.
La mère baisse les yeux. Je remarque qu’elle serre fort la main de sa fille. L’ascenseur s’arrête brusquement au 4e étage. Un silence gênant s’installe. Je sens que quelque chose ne va pas.
— Tu sais, maman dit que Saint-Nicolas n’oublie jamais personne… même ceux qui sont tristes.
Je sens ma gorge se nouer. Comment cette gamine peut-elle lire en moi ?
La mère s’excuse à nouveau :
— Elle a écrit une lettre à Saint-Nicolas cette année…
La petite sort un papier froissé de sa poche et me le tend. Je lis :
« Cher Saint-Nicolas, je voudrais que maman soit heureuse et que papa revienne à la maison. »
Je rends la lettre à la mère, gêné par l’intimité du moment. Elle détourne les yeux, les larmes aux cils.
— Pardon… C’est idiot…
Je secoue la tête :
— Non, ce n’est pas idiot. C’est… courageux.
L’ascenseur repart enfin. Au rez-de-chaussée, elles sortent avant moi. La petite se retourne et me lance :
— Bonne chance au travail !
Je reste figé un instant. Ce simple échange me bouleverse plus que je ne l’aurais cru.
Dehors, il neige sur Liège. Les pavés sont glissants, les vitrines décorées de guirlandes rouges et or. Je marche vers mon bureau, mais mon esprit reste dans cet ascenseur.
Au boulot, tout le monde parle des cadeaux pour les enfants, des spéculoos et du chocolat chaud. Moi, je pense à Paul. Cela fait trois ans qu’on ne se parle plus. Une histoire bête d’héritage après la mort de maman. Depuis, chaque fête familiale est un supplice.
Le soir venu, je rentre chez moi dans mon petit appartement du quartier Outremeuse. J’ouvre une bière Jupiler et m’affale sur le canapé. Le silence est lourd. Je repense à la lettre de la petite fille : « Que maman soit heureuse et que papa revienne… »
Moi aussi, j’aimerais que quelqu’un revienne. Que Paul frappe à ma porte et qu’on oublie tout.
Le lendemain matin, je croise à nouveau la mère et sa fille devant l’immeuble. Elles attendent le bus sous la neige.
— Bonjour !
La petite me fait signe avec enthousiasme.
— Bonjour… Vous allez voir Saint-Nicolas ?
La mère sourit tristement :
— Non… On va chez ma sœur à Seraing. C’est compliqué cette année…
Je sens qu’elle a envie de parler mais qu’elle hésite.
— Si vous voulez… je peux vous déposer en voiture ?
Elle hésite puis accepte avec gratitude.
Dans la voiture, la petite chante « Petit Papa Noël » à tue-tête. Sa mère regarde par la fenêtre, perdue dans ses pensées.
— Vous savez… mon mari est parti il y a deux mois. Il a perdu son boulot chez ArcelorMittal… Il n’a pas supporté…
Je hoche la tête. Ici, tout le monde connaît quelqu’un qui a perdu son emploi dans l’acier ou le charbon.
— Et vous ? Vous avez des enfants ?
Je souris tristement :
— Non… Juste un frère avec qui je ne parle plus.
Elle me regarde avec une compassion sincère.
— Parfois… il suffit d’un geste pour tout changer.
On arrive chez sa sœur. La petite me tend un dessin : un bonhomme sourire sous la neige.
— Pour toi ! Comme ça tu seras moins triste !
Je repars le cœur serré mais étrangement apaisé.
Le soir-même, je prends mon téléphone et compose le numéro de Paul. Il ne répond pas. Je laisse un message maladroit :
— Salut… C’est Marc… Je voulais juste te dire que tu me manques… Peut-être qu’on pourrait se voir pour la Saint-Nicolas ?
Je raccroche en tremblant.
Le lendemain matin, on frappe à ma porte. J’ouvre : c’est Paul. Il tient un sachet de spéculoos dans une main et une bouteille de peket dans l’autre.
— On partage ?
Je ris nerveusement.
On s’assied à la table de cuisine comme deux gamins punis. Le silence est lourd mais plein d’espoir.
Paul finit par dire :
— Tu te souviens quand on écrivait nos lettres à Saint-Nicolas ? On demandait toujours des trains électriques…
Je souris :
— Et maman râlait parce qu’on réveillait toute la maison à six heures du matin…
On rit ensemble pour la première fois depuis des années.
Plus tard dans la soirée, je repense à cette mère courageuse et à sa fille qui croit encore aux miracles malgré tout.
Peut-être que le vrai cadeau du destin, ce n’est pas ce qu’on reçoit… mais ce qu’on ose donner ou demander quand tout semble perdu.
Est-ce que vous aussi vous avez déjà reçu un cadeau inattendu de la vie ? Ou écrit une lettre sans trop y croire ?