Seule dans le foyer : Mon mari est parti pour une autre
« Tu ne comprends donc jamais rien, Véronique ! »
La voix de Benoît résonne encore dans la cuisine, même s’il a claqué la porte il y a déjà une heure. Je reste là, debout, la main crispée sur la table en formica, le regard perdu dans la lumière blafarde du plafonnier. Les enfants sont partis chez leur grand-mère à Seraing pour le week-end. Il n’y a que moi, le silence, et l’odeur du café froid.
Je me demande depuis combien de temps je suis seule, vraiment seule, même quand il était encore là. Vingt ans de mariage, deux enfants, une maison achetée à crédit sur les hauteurs de Liège. On a connu les fins de mois difficiles, les disputes pour des bêtises – la vaisselle pas faite, les factures d’électricité qui s’accumulent, les vacances annulées parce que la voiture est tombée en panne. Mais il y avait aussi les dimanches matin au marché de la Batte, les promenades au parc de la Boverie, les soirées à regarder des vieux films belges en mangeant des frites maison.
« Tu ne fais jamais attention à moi. Tu ne m’écoutes pas. »
C’est ce qu’il m’a dit hier soir, alors que je préparais un stoemp pour le souper. J’ai haussé les épaules, fatiguée. Je pensais à la lessive qui tournait dans la cave, aux devoirs de Julie, à la réunion parents-profs de Thomas. Je n’ai pas vu venir le gouffre qui s’ouvrait sous nos pieds.
Benoît a rencontré Sophie au boulot. Elle travaille à la commune, elle aussi. Je l’ai vue une fois lors d’un barbecue organisé par le service. Une femme blonde, toujours souriante, qui rit fort et pose sa main sur l’épaule des gens quand elle parle. Je n’ai rien soupçonné. Ou peut-être que si – un malaise diffus, un regard qui traîne trop longtemps. Mais on se dit toujours que ça n’arrive qu’aux autres.
« Je pars ce soir. Je ne peux plus vivre comme ça. »
Il a pris un sac de sport, quelques chemises et son parfum préféré. Il n’a pas dit au revoir aux enfants. Il n’a pas pleuré. Moi non plus. J’ai senti une colère froide monter en moi, mais aussi un immense vide.
Les jours qui ont suivi ont été flous. Les voisins m’ont regardée avec pitié quand ils ont vu sa voiture disparaître du garage. Ma mère m’a appelée tous les soirs :
— Tu dois être forte, ma fille. Pense aux enfants.
Mais comment être forte quand on ne sait même plus qui on est ? J’ai passé des heures à fixer la fenêtre du salon, à écouter le tram passer dans la rue, à me demander si j’aurais pu faire autrement.
Julie a pleuré dans sa chambre pendant deux jours. Thomas s’est enfermé dans le silence, jouant à la console jusqu’à pas d’heure. J’ai essayé de garder le cap : préparer les tartines pour l’école, signer les carnets de notes, sourire devant les autres mamans devant l’école communale.
Un soir, alors que je rangeais les courses du Delhaize, Julie est venue me voir :
— Maman… Papa va revenir ?
J’ai senti mon cœur se serrer.
— Je ne sais pas, ma chérie. Mais on va s’en sortir toutes les deux. Et Thomas aussi.
Elle a hoché la tête sans conviction et est repartie dans sa chambre.
Les semaines ont passé. Benoît a appelé une fois pour parler aux enfants. Il m’a dit qu’il était heureux avec Sophie, qu’il avait besoin de recommencer sa vie. J’ai eu envie de hurler dans le combiné : « Et moi ? Et nous ? » Mais je me suis tue.
La solitude est devenue une compagne silencieuse. Le soir, après avoir couché les enfants, je m’asseyais sur le balcon avec une bière Jupiler et je regardais les lumières de la ville s’allumer une à une. Parfois, j’entendais les voisins rire dans leur jardin et j’avais envie de frapper à leur porte juste pour sentir une présence humaine.
Un dimanche matin, ma sœur Caroline est venue me voir avec des couques au chocolat.
— Tu ne peux pas rester comme ça, Véro. Viens avec moi au marché.
J’ai refusé d’abord. Puis j’ai cédé. Au marché de la Batte, tout me rappelait Benoît – les étals de fromage d’Orval qu’il adorait, le marchand de fleurs où il m’achetait des tulipes au printemps. J’ai failli pleurer devant un stand de gaufres liégeoises.
Caroline m’a serrée contre elle :
— Tu as le droit d’être triste. Mais tu as aussi le droit d’être heureuse sans lui.
Je n’y croyais pas vraiment. Comment être heureuse quand tout ce qu’on a construit s’effondre ? Quand on doit expliquer aux enfants pourquoi papa ne rentre plus ? Quand on doit affronter seule les factures, les réunions scolaires et les fêtes de famille où tout le monde évite ton regard ?
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres et que Julie dormait déjà, Thomas est venu s’asseoir près de moi sur le canapé.
— Maman… Tu crois que c’est de notre faute si papa est parti ?
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
— Non mon chéri… Ce n’est jamais la faute des enfants. C’est entre papa et moi… Mais je t’aime très fort.
Il m’a serrée dans ses bras et j’ai pleuré pour la première fois depuis le départ de Benoît.
Petit à petit, j’ai appris à vivre autrement. À demander de l’aide quand je n’y arrivais plus – à ma sœur, à ma mère, même à ma voisine Fatima qui venait parfois garder Julie quand j’avais besoin d’air. J’ai repris mon travail à mi-temps à la bibliothèque communale ; là-bas au moins, entre les livres et les lecteurs silencieux, je retrouvais un peu de paix.
Un jour, j’ai croisé Benoît au supermarché avec Sophie. Ils riaient ensemble devant le rayon des bières spéciales. Il m’a vue mais n’a rien dit ; j’ai détourné les yeux et j’ai continué mon chemin. J’ai compris alors que je devais avancer moi aussi.
Ce n’est pas facile tous les jours. Il y a des matins où je voudrais rester sous la couette et oublier le monde entier. Mais il y a aussi des moments où je me surprends à sourire – en voyant Julie danser dans le salon ou Thomas réussir un contrôle difficile.
Parfois je me demande : aurais-je pu sauver mon mariage si j’avais été différente ? Plus attentive ? Moins fatiguée ? Ou bien était-ce inévitable ?
Aujourd’hui encore, alors que je regarde Liège s’endormir depuis ma fenêtre, je me pose cette question : vaut-il mieux être seule que mal accompagnée ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?