Mamy en crise : un matin à la maternité de Liège
— Madame Dubois, arrêtez de faire semblant de dormir. Tournez-vous, s’il vous plaît, j’ai besoin de vérifier votre tension.
Je me suis surprise à parler plus sèchement que d’habitude. Mais ce matin-là, à la maternité du CHU de Liège, la fatigue me collait à la peau comme une seconde blouse. J’avais passé la nuit à courir d’une chambre à l’autre, entre les contractions et les pleurs étouffés. Les néons blafards du couloir accentuaient mes cernes et le café de la machine avait un goût de brûlé.
Madame Dubois a ouvert un œil, puis l’autre, et m’a lancé un regard noir. Elle avait vingt-trois ans, le visage fermé, les cheveux blonds collés sur le front par la sueur. À côté d’elle, le lit était vide : pas de compagnon, pas de famille. Juste elle et sa peur.
— Je veux rentrer chez moi, a-t-elle murmuré.
J’ai soupiré. J’aurais voulu lui dire que je comprenais. Mais moi aussi, j’aurais voulu rentrer chez moi. Chez moi, à Seraing, où mon fils Maxime m’attendait sûrement déjà devant son bol de céréales, en râlant parce que je n’étais pas là pour lui préparer son chocolat chaud.
Mais ici, je n’étais pas Anna la maman. J’étais Anna la sage-femme. Celle qui doit tout encaisser sans broncher.
— Je sais que c’est difficile, ai-je répondu doucement. Mais il faut rester encore un peu. Votre bébé a besoin de vous.
Elle a détourné la tête vers le mur. J’ai noté sa tension sur le dossier médical et je suis sortie sans un mot de plus.
Dans le couloir, j’ai croisé mon collègue Karim. Il avait l’air aussi épuisé que moi.
— Tu as vu le planning ? On est encore en sous-effectif aujourd’hui…
J’ai hoché la tête. Depuis des mois, c’était toujours la même histoire : des coupes budgétaires, des collègues en burn-out ou en maladie, et nous qui tenions tant bien que mal la baraque.
— Il y a une urgence en salle 3, a-t-il ajouté. C’est la petite Lefèvre. Son mari fait un scandale parce qu’il ne peut pas rester toute la nuit avec elle.
J’ai levé les yeux au ciel. Encore une histoire de règlement…
— Je m’en occupe, ai-je dit.
En entrant dans la chambre 3, j’ai trouvé Monsieur Lefèvre debout près du lit, les bras croisés sur sa poitrine.
— C’est inhumain ! Ma femme a besoin de moi !
Sa voix tremblait de colère. Madame Lefèvre, elle, pleurait silencieusement sous la couverture.
— Monsieur Lefèvre, je comprends votre inquiétude. Mais le règlement est clair : seules les visites jusqu’à 20h sont autorisées. C’est pour le bien de toutes les patientes…
Il m’a coupée net :
— Vous ne comprenez rien ! On n’est pas des numéros !
J’ai senti ma gorge se serrer. Il avait raison, quelque part. Ici, on n’avait plus le temps d’être humains. On courait après les protocoles et les statistiques.
Je me suis assise au bord du lit et j’ai pris la main de Madame Lefèvre.
— Je vais rester avec vous un moment, ai-je promis doucement.
Monsieur Lefèvre a soupiré et s’est assis dans le fauteuil en silence.
Quelques minutes plus tard, j’ai reçu un appel du secrétariat :
— Anna ? Ta mère est là. Elle dit que c’est urgent.
Mon cœur a raté un battement. Ma mère ne venait jamais ici sans raison grave.
Je me suis excusée auprès des Lefèvre et j’ai couru jusqu’à l’accueil. Ma mère était là, droite comme un i malgré ses soixante-dix ans, son manteau beige soigneusement boutonné jusqu’au cou.
— Maman ? Qu’est-ce qui se passe ?
Elle m’a regardée avec ses yeux gris perçants.
— C’est Maxime… Il s’est battu à l’école. La directrice veut te voir cet après-midi.
J’ai senti mes jambes flancher. Maxime… Mon fils si doux d’habitude…
— Pourquoi ?
— Il dit qu’un garçon s’est moqué parce que tu travailles trop et que tu n’es jamais là pour lui.
J’ai eu envie de pleurer. Mais je n’avais pas le droit. Pas ici.
— Je viendrai dès que je peux, ai-je murmuré.
Ma mère m’a serrée dans ses bras.
— Tu ne peux pas tout porter toute seule, Anna…
Mais si, justement. Je n’avais pas le choix.
Je suis retournée au service en traînant les pieds. Dans le couloir, Karim m’a lancé un regard inquiet.
— Ça va ?
J’ai forcé un sourire :
— On fait aller…
La journée a continué dans une valse infernale : une hémorragie en salle 2, une jeune maman en dépression post-partum en salle 5, une dispute entre deux familles dans le couloir parce qu’on avait inversé les bracelets des bébés (heureusement sans conséquence). À chaque fois, c’était à moi de calmer les esprits, de rassurer, d’expliquer…
À midi, je me suis enfermée cinq minutes dans le local du personnel pour souffler. J’ai sorti mon téléphone et j’ai regardé la photo de Maxime sur l’écran d’accueil. Son sourire édenté me transperçait le cœur.
Karim est entré sans frapper :
— Anna… On a besoin de toi en salle d’accouchement. C’est urgent.
J’ai rangé mon téléphone et j’ai couru jusqu’à la salle 4. Là, une jeune femme brune hurlait de douleur tandis que sa mère lui tenait la main en pleurant.
— Courage, Chloé ! Tu y es presque !
J’ai pris une grande inspiration et j’ai repris mon rôle : guider, encourager, surveiller chaque battement du cœur du bébé sur le moniteur…
Après une heure d’efforts et de cris, Chloé a mis au monde une petite fille magnifique. J’ai posé le bébé sur son ventre et j’ai senti mes yeux s’embuer malgré moi.
La grand-mère m’a serrée dans ses bras :
— Merci… Merci pour tout ce que vous faites…
J’ai souri faiblement. Si seulement elle savait comme je me sentais vide à l’intérieur…
À 16h30, j’ai enfin pu quitter l’hôpital pour courir à l’école de Maxime. La directrice m’attendait dans son bureau austère aux murs couverts de dessins d’enfants.
Maxime était assis sur une chaise, les yeux rouges d’avoir pleuré.
— Madame Nowak — (oui, même ici on m’appelait par mon nom de famille) — votre fils a frappé un camarade aujourd’hui.
J’ai posé ma main sur l’épaule de Maxime :
— Pourquoi tu as fait ça ?
Il a baissé la tête :
— Il a dit que tu préfères les bébés des autres à moi…
Mon cœur s’est brisé en mille morceaux.
La directrice a soupiré :
— Peut-être qu’il faudrait envisager un suivi psychologique…
J’ai acquiescé sans vraiment écouter. Je ne pensais qu’à Maxime et à tout ce que je n’avais pas vu venir.
Sur le chemin du retour, Maxime a marché en silence à côté de moi. Arrivés à la maison — un petit appartement au-dessus d’une boulangerie rue Saint-Gilles — il s’est jeté dans mes bras en sanglotant :
— Je veux que tu restes avec moi…
Je l’ai serré fort contre moi.
— Je fais tout ça pour toi… Pour qu’on ait une vie meilleure…
Mais il ne comprenait pas. Comment aurait-il pu comprendre ?
Le soir venu, après l’avoir couché, je me suis assise seule dans la cuisine sombre. J’ai repensé à ma journée : aux cris des mamans, aux colères des familles, à la solitude de Maxime… Et à ma propre solitude aussi.
Est-ce qu’on peut vraiment tout concilier ? Être une bonne mère et une bonne soignante ? Ou bien faut-il forcément sacrifier une partie de soi ? Dites-moi… Est-ce que vous avez déjà ressenti ça vous aussi ?