Le billet froissé : une histoire d’amour et de jalousie à l’école de Namur

— Tu comptes me dire ce que tu caches, Aurélien ?

La voix de mon frère, Simon, résonne dans le couloir alors que je serre le billet froissé dans ma main moite. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Je n’arrive pas à croire ce que je viens de lire : « Tu me plais beaucoup. Si tu veux me voir, rejoins-moi derrière l’école à seize heures. — L. »

Je relis la note pour la dixième fois, assis sur le banc glacé du vestiaire. L. ? Qui ça peut bien être ? Louise ? Lara ? Ou peut-être Lucie, la nouvelle qui vient de Liège ?

Simon s’approche, son regard perçant sous ses cheveux en bataille. Il a toujours eu ce don pour sentir quand quelque chose ne va pas chez moi.

— C’est rien, je marmonne, en glissant le billet dans la poche intérieure de ma veste.

Il soupire, lève les yeux au ciel et s’éloigne. Je sais qu’il ne me lâchera pas comme ça. Depuis que papa est parti vivre avec sa nouvelle copine à Charleroi, Simon se prend pour le chef de la famille. Maman travaille tard à l’hôpital Saint-Luc, alors c’est lui qui fait tourner la maison. Mais moi, je n’ai jamais voulu qu’on me protège.

La sonnerie retentit. Je me dirige vers la classe d’histoire, mais mon esprit est ailleurs. Je repense à la fête de vendredi dernier, à la façon dont Louise m’a souri en me tendant une bière Jupiler. Ou peut-être était-ce Lara qui m’a frôlé la main en riant à une blague stupide de Quentin ?

À midi, je retrouve mes potes — Quentin, Mehdi et Thomas — à la friterie du coin. On partage un cornet de frites sauce andalouse, comme tous les mercredis.

— T’as l’air ailleurs, Aurélien, lance Mehdi en croquant dans une fricadelle.

Je hausse les épaules.

— C’est rien, juste un peu crevé.

Mais Quentin n’est pas dupe. Il me fixe avec ce sourire en coin qui veut tout dire.

— T’as reçu un message d’amour ou quoi ?

Je rougis malgré moi. Thomas éclate de rire.

— Allez, balance !

Je secoue la tête et change de sujet. Mais au fond de moi, je sens la tension monter. Qui a bien pu m’écrire ce mot ? Et surtout… pourquoi moi ?

L’après-midi passe lentement. À chaque minute qui s’écoule, mon angoisse grandit. À seize heures moins cinq, je sors discrètement du bâtiment principal et longe le terrain de foot boueux. Derrière l’école, près des vieux containers verts, quelqu’un m’attend.

C’est Louise. Elle porte son écharpe rouge et tripote nerveusement son téléphone.

— Salut…

Sa voix tremble un peu. Je sens mes joues brûler.

— C’était toi ?

Elle hoche la tête sans me regarder.

— J’avais peur que tu te moques… ou que tu le dises à tout le monde.

Je bafouille un « Non, jamais ! » trop rapide pour être crédible. La vérité, c’est que je ne sais pas quoi ressentir. Louise est belle, drôle… mais je n’ai jamais pensé à elle autrement que comme une amie.

Elle s’approche et pose sa main sur mon bras.

— Tu veux bien qu’on essaie… toi et moi ?

Je sens mon cœur se serrer. Je pense à Lara, à ses yeux verts qui me hantent depuis des semaines. Mais Louise est là, devant moi, vulnérable.

— Je… je crois que j’ai besoin d’y réfléchir.

Son visage se ferme brusquement.

— Tu sais quoi ? Laisse tomber !

Elle tourne les talons et s’éloigne d’un pas rapide. Je reste planté là, incapable de bouger.

Le soir, à la maison, Simon me lance un regard noir pendant le dîner.

— T’as encore fait pleurer une fille ?

Maman fronce les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il se passe encore ?

Je repousse mon assiette de stoemp sans répondre. Simon soupire bruyamment.

— Il joue au grand romantique mais il sait pas ce qu’il veut.

Je claque ma chaise et monte dans ma chambre en claquant la porte. J’entends maman murmurer :

— Il est comme son père… incapable de choisir.

Ces mots me transpercent plus que je ne veux l’admettre.

Le lendemain matin, tout le monde semble au courant. Dans les couloirs du lycée, les regards se tournent vers moi et Louise évite soigneusement mon regard. Lara m’adresse un sourire timide mais s’éloigne dès que j’essaie de lui parler.

À la pause de midi, Quentin me rejoint sur le banc près du terrain de basket.

— T’as merdé avec Louise…

Je hausse les épaules.

— J’ai rien fait !

Il secoue la tête.

— Les filles parlent entre elles… Maintenant Lara pense que t’es un salaud qui joue sur deux tableaux.

Je sens la colère monter en moi.

— Mais c’est faux !

Quentin hausse les épaules et s’éloigne sans un mot de plus.

Les jours passent et l’ambiance devient irrespirable. Louise ne m’adresse plus la parole et Lara m’évite comme la peste. Même Mehdi et Thomas semblent mal à l’aise en ma présence.

Un soir, alors que je rentre chez moi sous la pluie battante, Simon m’attend sur le pas de la porte.

— Faut qu’on parle.

Je tente de l’éviter mais il me bloque le passage.

— Tu crois que t’es le seul à souffrir ici ? Depuis que papa est parti, tout le monde galère ! Maman bosse comme une dingue et toi tu fais ta crise d’ado !

Je sens mes larmes monter mais je refuse de pleurer devant lui.

— T’as jamais rien compris !

Il me pousse contre le mur.

— Dis-le si t’as besoin d’aide ! Arrête de tout garder pour toi !

Je craque enfin et les sanglots éclatent. Simon me serre maladroitement dans ses bras pendant que je laisse sortir toute ma colère et ma tristesse accumulées depuis des mois.

Le lendemain matin, je trouve un message sur mon téléphone : « On peut parler ? — Louise »

On se retrouve derrière l’école, là où tout a commencé. Elle a les yeux rougis mais son regard est déterminé.

— Je voulais juste te dire que je suis désolée… Je t’ai mis dans une situation compliquée sans penser aux conséquences.

Je hoche la tête, soulagé qu’elle veuille tourner la page.

— Moi aussi je suis désolé… J’aurais dû être plus honnête avec toi… et avec moi-même.

On se sourit tristement avant de retourner chacun dans notre salle de classe. Rien ne sera plus jamais comme avant mais au moins, on a essayé d’être sincères.

Aujourd’hui encore, quand je repense à cette histoire, je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’écouter son cœur sans blesser ceux qu’on aime ? Est-ce qu’on finit toujours par ressembler à nos parents malgré nous ? Qu’en pensez-vous ?