Personne ne me comprend, sauf lui
— Tu vas encore cuisiner pour ce chien ?
La voix de mon père, sèche et tranchante, résonne dans la cuisine. Je serre la cuillère en bois entre mes doigts, cherchant à retenir la colère qui monte. Gustave, mon vieux basset, me regarde avec ses yeux tristes, comme s’il comprenait tout. Peut-être qu’il comprend vraiment tout, lui.
— Papa, laisse-moi tranquille. Il n’a rien mangé ce matin, il est malade. Je veux juste qu’il se sente mieux.
Il soupire bruyamment, s’installe à la table et allume une cigarette malgré mes protestations. L’odeur âcre envahit la pièce, se mélangeant à celle du riz et du poulet que je prépare pour Gustave. Ma mère entre à son tour, essuyant ses mains sur son tablier.
— Sophie, tu pourrais penser un peu à nous aussi. On mange quoi ce soir ?
Je retiens un rire amer. Toujours la même rengaine. Depuis que j’ai perdu mon boulot à l’hôpital de la Citadelle, je suis redevenue la fille inutile, celle qui n’a jamais su répondre aux attentes. Je me tourne vers eux, la gorge serrée.
— Il reste des carbonnades d’hier. Je… je n’ai pas eu le temps de faire autre chose.
Mon père lève les yeux au ciel. Ma mère soupire. Gustave gémit doucement et pose sa tête sur mes pieds. Je caresse son oreille douce, mon seul réconfort dans cette maison glaciale.
— Tu vois, même le chien a pitié de toi, lance mon frère Julien en entrant sans frapper.
Il a toujours su où appuyer pour faire mal. Depuis qu’il a décroché son CDI chez ArcelorMittal, il se croit supérieur à tout le monde. Il me regarde avec ce sourire narquois qui me donne envie de hurler.
— Tu pourrais au moins chercher du boulot au lieu de traîner ici à dorloter ce clébard.
Je serre les dents. J’ai envoyé des dizaines de CV, passé des entretiens humiliants où on me regardait comme une étrangère dans ma propre ville. Mais ça, personne ne veut l’entendre ici.
— J’ai un entretien demain à Namur, je murmure.
Ma mère hausse les épaules.
— Encore un truc précaire ? Tu ferais mieux de passer ton permis poids lourd comme ton cousin Vincent.
Je sens les larmes monter mais je refuse de leur donner ce plaisir. Je me penche vers Gustave et lui tends une assiette de riz tiède. Il mange lentement, posément, comme s’il voulait me dire : « Je suis là, moi. »
Le silence s’installe, pesant. Mon père tape du pied sous la table.
— On ne va pas vivre éternellement avec toi sous notre toit. T’as 29 ans, Sophie !
Je voudrais leur crier que je n’ai pas choisi cette vie. Que j’ai tout donné à mon boulot d’aide-soignante jusqu’à ce que l’hôpital coupe dans les contrats après le Covid. Que j’ai vu mourir des gens seuls pendant la pandémie et que ça m’a brisée. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Julien ricane.
— Elle va finir vieille fille avec son chien.
Je claque la porte de la cuisine et monte dans ma chambre en courant. Gustave me suit tant bien que mal sur ses pattes fatiguées. Je m’effondre sur le lit, le visage enfoui dans son pelage chaud.
— Toi au moins tu ne juges pas…
Je repense à toutes ces années où j’ai essayé d’être la fille parfaite : bonnes notes à l’école Sainte-Véronique, petits boulots chez Delhaize pour payer mes études d’infirmière à l’HEPL… Et maintenant ? Je suis revenue au point de départ, prisonnière d’une famille qui ne voit en moi qu’un poids mort.
La nuit tombe sur Liège. Par la fenêtre entrouverte, j’entends les klaxons sur le boulevard d’Avroy et les rires des étudiants qui rentrent des guindailles. Ma vie me semble si loin de tout ça…
Le lendemain matin, je me lève tôt pour prendre le train vers Namur. Gustave me regarde partir avec ses yeux pleins de reproches silencieux. Dans le train bondé, je croise des visages fatigués comme le mien. Une dame âgée me sourit timidement.
— Vous allez travailler ?
Je hoche la tête sans conviction.
— Enfin… j’espère.
L’entretien se passe mal. Le directeur du home est froid, distant.
— Vous n’avez pas de voiture ? C’est compliqué pour nos horaires…
Encore une porte qui se ferme. Sur le chemin du retour, je sens l’angoisse m’envahir. Comment vais-je annoncer ça à mes parents ?
En rentrant à la maison, j’entends des éclats de voix dans le salon.
— Elle ne va pas rester ici toute sa vie ! s’énerve mon père.
— Et tu proposes quoi ? La foutre dehors ? répond ma mère.
Je reste figée dans l’entrée, Gustave blotti contre moi. Julien passe devant moi sans un mot et claque la porte derrière lui. Je monte dans ma chambre et m’effondre en larmes.
Plus tard dans la soirée, ma mère frappe doucement à ma porte.
— Sophie… tu sais qu’on t’aime… mais on ne sait plus comment t’aider.
Je voudrais lui dire que parfois aimer c’est juste écouter sans juger. Mais elle ne comprendrait pas.
Les jours passent et se ressemblent. Je promène Gustave dans le parc d’Avroy, je croise d’anciens camarades qui détournent les yeux ou me demandent avec une fausse compassion :
— Alors Sophie, toujours chez tes parents ?
Un jour, au détour d’une allée, je croise Élise, une ancienne collègue de l’hôpital.
— Tu sais qu’ils cherchent quelqu’un à la maison médicale du quartier Saint-Léonard ? Ce n’est pas grand-chose mais…
Son regard est sincère. Pour la première fois depuis longtemps, j’ose espérer un peu. J’envoie mon CV le soir-même.
Quelques jours plus tard, je reçois un appel :
— Bonjour Madame Dubois ? On aimerait vous rencontrer demain matin…
Je saute de joie et serre Gustave dans mes bras.
L’entretien se passe bien cette fois-ci. L’équipe est chaleureuse, humaine. On me propose un mi-temps pour commencer.
Quand j’annonce la nouvelle à mes parents, ils restent silencieux quelques secondes avant que ma mère ne murmure :
— On est fiers de toi…
Mais je vois bien dans leurs yeux qu’ils ont peur que ça ne dure pas.
Le soir venu, je m’assieds sur le lit avec Gustave et je repense à tout ce chemin parcouru dans l’ombre du regard des autres.
Pourquoi est-ce si difficile d’être compris par ceux qu’on aime ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression que seul votre chien vous comprenait vraiment ?