La fête sans invitation : une nuit à Liège
— Tu comptes dormir ce soir ou tu vas encore cogner contre le mur toute la nuit ?
Ma voix tremble, mais je ne peux plus me retenir. J’appuie mon front contre la cloison froide de mon salon, les poings serrés. La musique vibre à travers le mur, un vieux tube de Stromae, et chaque note me rappelle que je suis seule, ce samedi soir, dans mon petit appartement de la rue Saint-Gilles à Liège. J’ai 42 ans, divorcée depuis deux ans, et je n’ai plus parlé à ma sœur depuis Noël dernier.
Je regarde l’horloge : 19h30. Trop tôt pour appeler la police, trop tard pour faire semblant que ça ne me dérange pas. Je tourne en rond, j’essaie de lire, mais les rires et les voix de l’autre côté me ramènent à ma propre solitude. Je pense à maman, à papa, à nos Noëls d’enfance à Namur, quand tout semblait encore possible.
Je me dirige vers le miroir du couloir. J’enfile une robe noire — trop chic pour rester seule — puis l’enlève aussitôt. Je choisis un jean et un pull gris. Je me regarde : cernes sous les yeux, cheveux en bataille. « Tu fais pitié », je murmure. Mais ce soir, je n’en peux plus d’être invisible.
J’attrape une bouteille de vin entamée sur la table basse et je sors sur le palier. La porte de l’appartement 3B est entrouverte. J’entends la voix de mon voisin, Christophe, celui qui me sourit toujours dans l’ascenseur mais dont je ne connais rien. Et puis il y a cette fille, Julie, qui habite là depuis six mois avec son copain Ahmed. Ils sont jeunes, beaux, bruyants.
J’hésite une seconde. Puis je frappe doucement.
— Oui ?
Julie apparaît dans l’embrasure, un verre à la main, les joues rouges.
— Salut… euh… Nathalie, c’est ça ?
— Oui… Je… Désolée de déranger. Je voulais juste vous demander si vous pouviez baisser un peu la musique…
Elle me regarde, gênée.
— Oh mince ! On n’a pas vu l’heure… Entre donc ! Viens boire un verre avec nous !
Je bafouille une excuse mais elle insiste. Christophe surgit derrière elle :
— Nathalie ! Ça fait plaisir ! Viens, on fête l’anniversaire d’Ahmed !
Je me retrouve entraînée dans le salon. Il y a une dizaine de personnes, des visages inconnus, des accents de partout : Liège, Charleroi, Bruxelles. On me tend un verre de bière. Je souris timidement.
— Tu travailles où ? demande un garçon aux cheveux bouclés.
— À la bibliothèque des Chiroux…
— Ah ouais ? Tu dois lire des tonnes de livres !
Je hoche la tête. Mais en réalité, je ne lis plus grand-chose depuis des mois. Trop fatiguée, trop triste.
La soirée avance. Les conversations fusent autour de moi. Julie danse avec Ahmed, Christophe raconte une blague sur les Flamands qui fait rire tout le monde sauf moi. Je pense à ma sœur Isabelle, à nos disputes idiotes pour des histoires d’héritage après la mort de papa. Je pense à mon ex-mari, Benoît, qui a refait sa vie avec une Flamande de Gand.
Soudain, Julie s’assied près de moi.
— Tu vas bien ? Tu as l’air ailleurs…
Je sens les larmes monter.
— C’est juste que… parfois j’ai l’impression d’être transparente.
Elle pose sa main sur la mienne.
— Tu n’es pas transparente ici.
Mais je sais qu’elle ment pour être gentille. Je regarde autour de moi : tout le monde rit, s’embrasse, partage des souvenirs que je n’ai pas. Je me lève brusquement et sors sur le balcon pour respirer.
La ville s’étend devant moi, les lumières du Pont Kennedy brillent au loin. J’entends la porte coulissante s’ouvrir derrière moi.
— Tu veux parler ? demande Christophe.
Je secoue la tête mais il reste là.
— Tu sais… Moi aussi je me sens seul parfois. Ma famille est à Mons et je ne les vois presque jamais.
Je ris nerveusement.
— On dirait qu’on est tous seuls ensemble alors…
Il sourit tristement.
— C’est ça la Belgique : on est tous un peu paumés dans nos histoires familiales.
Je repense à maman qui m’appelait tous les dimanches avant d’oublier mon prénom à cause d’Alzheimer. À Isabelle qui ne décroche plus quand j’appelle. À Benoît qui m’a dit un jour : « Tu es trop compliquée pour moi ».
La fête continue derrière nous mais le froid du balcon me fait frissonner.
— Tu veux rentrer ? propose Christophe.
Je secoue la tête.
— Non… Je crois que je vais rentrer chez moi.
Il me raccompagne jusqu’à ma porte.
— Si jamais tu veux parler… frappe chez moi.
Je referme la porte derrière moi et m’effondre sur le canapé. La musique résonne encore mais elle me semble plus lointaine maintenant. Je pense à tout ce que j’ai perdu : ma famille éclatée, mon couple brisé, mes rêves d’enfant qui se sont dissous dans la routine et la peur du lendemain.
Je prends mon téléphone et compose le numéro d’Isabelle. Elle ne répond pas. Je laisse un message :
— Salut Isa… C’est Nathalie. Je voulais juste te dire que tu me manques. On pourrait peut-être se voir bientôt ?
Je raccroche en pleurant doucement. Dehors, la fête continue sans moi. Mais ce soir, j’ai franchi une porte — même si c’était celle des voisins — et peut-être que demain j’aurai le courage d’en franchir d’autres.
Est-ce qu’on finit tous par devenir des étrangers dans notre propre vie ? Ou est-ce qu’il suffit d’un geste pour tout recommencer ? Qu’en pensez-vous ?