Entre deux générations : vivre avec ma mère vieillissante à Namur
« Tu as encore oublié d’acheter le lait, Anne ? »
La voix de maman résonne dans la cuisine, tremblante, un peu cassée par l’âge, mais toujours aussi exigeante. Je serre les poings, les yeux rivés sur la table couverte de miettes. J’ai 45 ans, elle en a 70, et depuis la mort de papa il y a trois ans, nous vivons toutes les deux dans cette vieille maison de Namur, pleine de souvenirs et de courants d’air.
« Je suis désolée, maman. J’ai eu une journée compliquée au boulot… »
Elle soupire, s’assied lourdement. « Tu travailles trop. Tu vas finir comme ton père. »
Je ravale mes larmes. Je ne veux pas pleurer devant elle. Pas encore. Pas ce soir.
Je me demande souvent comment on en est arrivées là. Avant, j’avais ma vie à Liège : mon boulot à la bibliothèque universitaire, mes amis, mes sorties au cinéma Caméo le vendredi soir. Mais quand papa est parti, tout s’est effondré. Maman a commencé à oublier les choses : d’abord les clés, puis les rendez-vous chez le médecin, puis parfois mon prénom. Elle s’est mise à pleurer sans raison, à m’appeler au milieu de la nuit parce qu’elle croyait entendre des bruits dans la cave.
J’ai tout laissé tomber pour revenir ici. « C’est normal », disaient mes cousines lors des funérailles. « C’est ce que ferait n’importe quelle bonne fille wallonne. »
Mais personne ne m’a prévenue que la solitude serait aussi lourde.
Le matin, je me lève avant l’aube pour préparer son petit-déjeuner : tartines au beurre salé et café noir, comme elle aime. Je prends le train pour Bruxelles où je travaille désormais à mi-temps dans une maison d’édition. Le soir, je rentre épuisée, et tout recommence : les courses, les médicaments à trier, les disputes pour des broutilles.
« Anne, tu as vu mes lunettes ? »
« Elles sont sur ta tête, maman. »
Elle rit nerveusement, puis se fâche : « Tu te moques de moi ? »
Je voudrais crier que non, que je ne me moque pas, que je suis juste fatiguée. Mais je me tais. Je me tais toujours.
Parfois, je rêve de m’enfuir. De tout laisser derrière moi. Mais qui s’occuperait d’elle ? Mon frère Laurent vit à Arlon avec sa femme flamande et leurs trois enfants. Il appelle une fois par mois, envoie une carte postale à Noël. « Courage, Anne », écrit-il. Facile à dire.
Un soir d’hiver, alors que la pluie tambourine contre les vitres du salon, maman me regarde longuement.
« Tu regrettes d’être revenue ? »
Je reste figée. Elle n’a jamais posé la question aussi directement.
« Parfois », j’avoue dans un souffle. « Mais je ne te laisserais jamais seule. »
Elle baisse les yeux. « Je ne veux pas être un poids pour toi… »
Je prends sa main ridée dans la mienne. Elle sent la lavande et le savon de Marseille.
« Tu n’es pas un poids, maman. Juste… parfois j’ai peur de ne plus exister en dehors de toi. »
Elle pleure doucement. Je pleure aussi.
Les jours passent et se ressemblent. Les voisins nous saluent poliment mais gardent leurs distances ; ici, on ne parle pas trop des problèmes familiaux. À la pharmacie du coin, Madame Dupuis me glisse parfois un mot gentil : « Vous êtes courageuse, Anne. » Mais le courage ne remplace pas le sommeil ni l’amitié.
Un dimanche matin, alors que je prépare le café, maman ne descend pas. Je monte en courant : elle est assise sur son lit, perdue dans ses pensées.
« Je ne sais plus quel jour on est », murmure-t-elle.
Je m’assieds à côté d’elle et lui caresse les cheveux gris.
« C’est dimanche, maman. On va aller au marché comme avant ? »
Elle sourit faiblement et hoche la tête.
Au marché de Namur, tout me rappelle mon enfance : l’odeur des gaufres chaudes, le bruit des marchands wallons qui crient leurs prix, les bouquets de jonquilles sur l’étal de Monsieur Gérard. Maman serre fort ma main ; elle a peur de tomber.
« Tu te souviens quand papa achetait des fraises ici ? »
Je hoche la tête en silence.
Mais le retour à la maison est difficile : elle s’énerve parce qu’elle ne retrouve plus son sac à main (il est dans le frigo), elle m’accuse d’avoir caché ses médicaments (je les ai rangés dans l’armoire habituelle). Parfois elle me traite comme une étrangère.
Un soir où je n’en peux plus, j’appelle Laurent.
« Il faut qu’on parle », dis-je d’une voix blanche.
Il soupire au téléphone : « Anne… tu sais que je ne peux pas venir souvent avec le boulot… »
« Ce n’est pas juste ! Je suis seule ici ! Elle oublie tout, elle me fait des crises… Je n’ai plus de vie ! »
Silence gênant.
« Peut-être qu’il faudrait penser à une maison de repos… »
Je raccroche brutalement. Jamais ! Pas tant que je pourrai tenir debout.
Mais la nuit suivante, maman se lève et tombe dans l’escalier. J’entends son cri déchirant et je cours. Elle a mal au poignet ; je l’emmène aux urgences du CHR de Namur sous la pluie battante.
Dans la salle d’attente glaciale, je regarde autour de moi : d’autres filles comme moi tiennent la main de leur mère ou leur père vieillissant. Certaines pleurent en silence ; d’autres fixent leur téléphone portable comme pour fuir la réalité.
Le médecin me regarde avec compassion : « Vous tenez le coup ? Vous savez qu’il existe des aides à domicile ? »
Je hoche la tête mais je sais que maman refusera toujours qu’un inconnu vienne chez nous.
De retour à la maison, je m’effondre sur le canapé pendant qu’elle dort enfin paisiblement après avoir pris ses calmants.
Je pense à ma vie d’avant : aux rires entre amis sur la place du Vieux Marché à Liège ; aux rêves que j’avais de voyager en Écosse ; aux livres que je voulais écrire…
Maintenant mes journées sont rythmées par ses besoins à elle : ses repas, ses médicaments, ses peurs nocturnes.
Un soir où je n’en peux plus, j’écris sur un forum belge pour aidants familiaux :
« Est-ce que quelqu’un comprend ce que je vis ? Est-ce normal d’être en colère contre sa propre mère ? Est-ce normal d’avoir envie de fuir ? »
Les réponses affluent : « Oui », « Courage », « On est là ». Mais rien ne remplace une vraie étreinte ou un café partagé avec une amie qui comprendrait vraiment.
Parfois maman redevient celle d’avant : elle me raconte des anecdotes sur son enfance à Ciney ; elle rit en regardant un vieux film avec Benoît Poelvoorde ; elle me serre fort contre elle comme quand j’étais petite fille apeurée par l’orage.
Mais ces moments sont de plus en plus rares.
Un matin où le soleil perce enfin après des semaines de grisaille wallonne, elle me regarde longuement et murmure :
« Merci d’être restée avec moi… »
Je fonds en larmes dans ses bras maigres.
Ce soir-là, devant la fenêtre embuée qui donne sur le jardin envahi par les orties, je me demande :
Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce qu’on peut aimer quelqu’un jusqu’à s’oublier soi-même ? Et vous… auriez-vous eu le courage de rester ?