« Maman a dit qu’il faut te mettre à la maison de repos » – Le jour où tout a basculé à Namur
« Mamie, maman a dit qu’il faut te mettre à la maison de repos. »
Je me suis figée. La voix de Louise, huit ans, résonnait dans le couloir de notre maison à Jambes, près de Namur. Elle tenait sa poupée contre elle, les yeux grands ouverts, innocents. Je me suis accroupie pour être à sa hauteur.
— Qu’est-ce que tu dis, ma chérie ?
— J’ai entendu maman parler avec papa hier soir. Elle a dit que tu oublies trop de choses et que tu es fatiguée. Que ce serait mieux pour toi…
Mon cœur s’est serré. Je savais que j’oubliais parfois le lait sur le feu ou l’heure des médicaments, mais de là à… Non. Pas ça. Pas moi.
J’ai caressé la joue de Louise, tentant de cacher mes larmes.
— Tu sais, parfois les adultes disent des choses qu’ils ne pensent pas vraiment…
Mais je savais que ce n’était pas vrai. Un enfant n’invente pas ce genre de phrase. Et puis, ces derniers temps, j’avais bien vu les regards échangés entre ma fille Sophie et son mari Benoît. Les soupirs quand je demandais pour la troisième fois où étaient mes lunettes. Les discussions à voix basse dans la cuisine.
Ce soir-là, j’ai attendu que Louise soit couchée pour affronter Sophie. Elle était assise à la table, son ordinateur portable ouvert devant elle, entourée de factures EDF et de papiers d’assurance maladie.
— Sophie… On peut parler ?
Elle a levé les yeux, fatiguée.
— Oui, maman ?
— Est-ce que tu veux vraiment me mettre à la maison de repos ?
Elle a blêmi.
— Maman… Ce n’est pas ce que tu crois. On voulait juste en parler, voir ce qui serait le mieux pour toi…
— Le mieux pour moi ? Ou le plus simple pour vous ?
Benoît est entré dans la pièce à ce moment-là, une bière Jupiler à la main.
— Monique, tu sais bien qu’on t’aime. Mais avec nos boulots, Louise, et tout le reste… On n’arrive plus à tout gérer.
J’ai senti la colère monter.
— Vous croyez que je ne vois pas que je dérange ? Que je suis un poids ? Mais je suis encore capable de m’occuper de moi-même !
Sophie a soupiré.
— Maman, tu as oublié d’éteindre le gaz la semaine dernière. Et tu t’es perdue en allant chercher Louise à l’école…
J’ai baissé les yeux. C’était vrai. Mais est-ce que ça justifiait qu’on m’arrache à ma maison ? À mes souvenirs ? À mon jardin où j’avais planté chaque tulipe moi-même ?
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à mon enfance à Dinant, aux dimanches chez mes grands-parents où toute la famille se retrouvait autour d’un rôti et d’une tarte au sucre. On ne mettait pas les vieux à l’écart. On les respectait. On les écoutait raconter leurs histoires du passé.
Le lendemain matin, j’ai décidé de prendre les devants. J’ai appelé mon frère Lucien à Liège.
— Lucien… Tu as un peu de temps pour ta grande sœur ?
Il a ri.
— Toujours, Monique. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je lui ai tout raconté. Il a juré en wallon.
— Non mais ils sont fous ou quoi ? Tu viens chez moi si ça ne va pas !
Mais je savais que Lucien avait ses propres soucis. Sa femme était malade et il vivait dans un petit appartement social.
J’ai alors pensé à mon amie Mireille, veuve depuis deux ans, qui habitait près du parc Louise-Marie à Namur.
— Viens prendre un café demain matin, Monique. On va réfléchir ensemble.
Chez Mireille, j’ai pleuré comme une enfant. Elle m’a prise dans ses bras.
— Tu sais, ma fille aussi voulait me mettre en maison de repos après la mort de Paul. Mais j’ai résisté. J’ai trouvé une solution : je me suis inscrite à l’atelier mémoire du CPAS et j’ai demandé une aide-ménagère deux fois par semaine.
Son regard était doux mais ferme.
— Il faut te battre pour ta dignité, Monique. Ne laisse pas les autres décider pour toi.
En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Sophie en train de préparer des croquettes au fromage pour le souper.
— Maman… Je suis désolée si tu as eu peur hier soir. Ce n’est pas contre toi…
J’ai pris une grande inspiration.
— Je veux rester ici. Mais je reconnais que j’ai besoin d’aide parfois. Est-ce qu’on peut essayer autre chose avant la maison de repos ?
Benoît a proposé :
— On pourrait demander une aide-ménagère via le service titres-services… Et peut-être voir avec le CPAS pour des activités adaptées ?
Sophie a hoché la tête.
— Et si on installait un système d’alarme au gaz et un bracelet GPS au cas où tu te perds ?
J’ai accepté à contrecœur. Mais c’était mieux que l’exil dans une chambre impersonnelle d’une maison de repos aux murs gris et aux odeurs de soupe tiède.
Les semaines ont passé. J’ai commencé à aller au club du troisième âge du quartier Saint-Servais. J’y ai retrouvé des amis d’enfance, on a joué au whist et bu du café liégeois en riant des souvenirs d’antan.
Mais malgré tout, quelque chose s’était brisé entre Sophie et moi. Je sentais sa gêne quand elle me parlait, comme si elle avait peur que je m’effondre d’un instant à l’autre.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourinait sur les vitres et que Louise dessinait des cœurs sur son cahier d’écolière, Sophie est venue s’asseoir près de moi sur le canapé.
— Maman… Tu m’en veux beaucoup ?
J’ai pris sa main dans la mienne.
— Non… Mais j’aurais aimé que tu me parles avant d’envisager tout ça dans mon dos.
Elle a éclaté en sanglots.
— J’avais peur… Peur de te perdre comme on a perdu papa si vite après son AVC… Peur de ne pas être à la hauteur…
Je l’ai serrée fort contre moi.
— On va y arriver ensemble. Mais promets-moi une chose : ne décide jamais pour moi sans moi.
Elle a promis en essuyant ses larmes.
Aujourd’hui encore, il y a des jours où je me sens inutile ou encombrante. Mais il y a aussi des matins où Louise saute dans mes bras en criant « Mamie Monique ! », et où je sens que j’ai encore ma place ici.
Parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile de vieillir dignement dans notre pays ? Pourquoi la peur et la honte entourent-elles tant la vieillesse chez nous ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?