Sept raisons de partir : le cri silencieux de Marie-Claire
— Ça suffit ! J’en peux plus, tu comprends ? J’en peux plus !
Ma voix tremblait, mais je n’ai pas baissé les yeux devant Luc. Il était assis à la table de la cuisine, son journal de la Dernière Heure à la main, comme tous les soirs depuis vingt-cinq ans. Il a levé la tête, les sourcils froncés, l’air de celui qu’on dérange dans sa routine sacrée.
— Quoi encore, Marie-Claire ? T’as eu une mauvaise journée à la pharmacie ?
J’ai serré les poings. Ce n’était pas la pharmacie. Ce n’était pas le boulot. C’était tout. C’était moi, c’était lui, c’était nous. C’était la maison qui sentait toujours le café froid et la lessive, les murs qui résonnaient des mêmes disputes, des mêmes silences. C’était la vie qui passait, sans bruit, sans couleur.
— Tu ne comprends jamais rien, hein ?
Il a soupiré, a replié son journal, l’a posé sur la table. J’ai vu son regard, fatigué, usé. Mais il n’a pas bougé. Il ne bouge jamais.
— Marie-Claire, tu dramatises. On a tout ce qu’il faut. Une maison à Namur, deux enfants qui font leurs études, un boulot stable. Tu veux quoi de plus ?
Je voulais crier. Je voulais pleurer. Mais j’ai juste laissé tomber la lavette dans l’évier, éclaboussant l’eau sur le carrelage. J’ai pensé à mes enfants, à Thomas qui étudiait à Louvain-la-Neuve, à Sophie qui venait de décrocher son stage à Bruxelles. Je me suis demandé ce qu’ils diraient s’ils me voyaient comme ça, si fatiguée, si vide.
La nuit est tombée sur la ville. Les lampadaires de la rue de l’Église jetaient leur lumière jaune sur les pavés humides. J’ai ouvert la fenêtre, respiré l’air frais, cherché un signe, une échappatoire.
— Tu vas encore sortir ? Il est tard, Marie-Claire.
Sa voix était lasse, presque inquiète. Mais je n’ai pas répondu. J’ai enfilé mon manteau, attrapé mes clés. J’avais besoin de marcher, de sentir que j’existais encore.
Dans la rue, tout semblait figé. Les voisins fermaient leurs volets, les chiens aboyaient derrière les clôtures. J’ai marché sans but, jusqu’à la place du Marché-aux-Légumes. Là, sous la statue de Félicien Rops, j’ai laissé couler mes larmes.
Je repensais à ma mère, à ses conseils murmurés dans la cuisine de notre maison à Dinant : « Une femme doit être forte, Marie-Claire. Mais pas au point de s’oublier. »
Je me suis demandé quand j’avais commencé à m’oublier. Peut-être le jour où Luc avait perdu son emploi à la SNCB et que j’avais pris un deuxième mi-temps. Peut-être le jour où il avait cessé de me regarder autrement qu’en passant. Peut-être le jour où j’avais cessé de rêver.
Le lendemain matin, tout était pareil. Luc lisait son journal, le café coulait dans la machine, les oiseaux piaillaient dans le jardin. Mais moi, j’avais changé. J’avais une liste dans la tête. Sept raisons de partir. Sept blessures que je ne pouvais plus ignorer.
La première, c’était la solitude. Même à deux, je me sentais seule. Luc était là, mais absent. Il parlait de foot, de politique, jamais de nous.
La deuxième, c’était la routine. Les mêmes gestes, les mêmes phrases, les mêmes silences. J’étouffais.
La troisième, c’était l’indifférence. Il ne voyait plus mes efforts, mes peines, mes joies. J’étais devenue invisible.
La quatrième, c’était la peur. Peur de vieillir ainsi, peur de mourir sans avoir vécu.
La cinquième, c’était la colère. Contre lui, contre moi, contre cette vie qui n’était pas celle que j’avais rêvée.
La sixième, c’était le mensonge. Celui que je me racontais chaque matin : « Ça ira mieux demain. »
La septième, c’était l’espoir. L’espoir qu’il existe autre chose, ailleurs, autrement.
Ce soir-là, j’ai attendu que Luc monte se coucher. J’ai ouvert la boîte à souvenirs dans le buffet du salon. Des photos jaunies, des lettres d’amour d’un autre temps, des dessins d’enfants. J’ai caressé le visage de Sophie sur une photo de classe, le sourire de Thomas lors de sa première communion à l’église Saint-Loup.
J’ai pensé à tout ce que j’allais briser si je partais. La famille, les habitudes, la façade. En Belgique, on ne parle pas de ces choses-là. On garde la tête haute, on fait bonne figure à la kermesse du village, on sourit au boulanger.
Mais moi, je n’en pouvais plus.
Le lendemain, j’ai pris rendez-vous chez ma sœur, Anne. Elle vit à Liège, dans un petit appartement près de la gare des Guillemins. Elle m’a accueillie avec un café serré et un regard inquiet.
— Tu as l’air fatiguée, Marie-Claire. Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai tout déballé. Les disputes, les silences, la lassitude. Anne a posé sa main sur la mienne.
— Tu sais, maman aussi voulait partir. Mais elle n’a jamais osé. Elle disait toujours : « On ne quitte pas son mari en Wallonie. »
J’ai souri tristement. C’était vrai. Ici, on reste. On endure. On se tait.
— Mais toi, tu peux choisir, Marie-Claire. Tu n’es pas obligée de vivre comme elle.
Ses mots m’ont frappée en plein cœur. Je suis rentrée à Namur avec une boule au ventre.
Le soir, Luc m’attendait dans la cuisine.
— Tu étais où ?
— Chez Anne.
Il a hoché la tête. Il savait que quelque chose clochait. Mais il n’a rien dit. Il n’a jamais su parler des vraies choses.
Les jours ont passé. J’ai fait semblant. J’ai souri aux collègues à la pharmacie Delhaize, j’ai préparé des tartines pour Luc, j’ai appelé les enfants. Mais chaque soir, je rayais une raison de plus sur ma liste.
Un dimanche, alors que Luc regardait le match du Standard à la télé, j’ai pris mon courage à deux mains.
— Luc, il faut qu’on parle.
Il a éteint la télé, surpris.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne suis plus heureuse. Je crois que je veux partir.
Le silence est tombé, lourd comme une chape de plomb. Luc a pâli.
— Tu veux divorcer ? Après tout ce qu’on a construit ?
— Ce qu’on a construit… Ce n’est plus moi. Je me suis perdue.
Il a baissé la tête. J’ai vu ses mains trembler.
— Et les enfants ? Et la famille ? Qu’est-ce qu’on va dire aux voisins ?
J’ai haussé les épaules. Pour une fois, je n’avais plus peur du qu’en-dira-t-on.
— Les enfants sont grands. Ils comprendront. Et les voisins… ils finiront par oublier.
Luc a pleuré. Pour la première fois depuis des années. J’ai pleuré aussi. Pas de colère, pas de haine. Juste la tristesse de deux vies qui se séparent.
Quelques semaines plus tard, j’ai trouvé un petit appartement à Jambes, près de la Meuse. Les premiers jours ont été difficiles. Les nuits étaient longues, peuplées de regrets et de doutes. Mais peu à peu, j’ai réappris à respirer.
Sophie est venue me voir un samedi.
— Maman, tu as l’air différente. Plus légère.
J’ai souri.
— Je crois que je commence enfin à vivre pour moi.
Aujourd’hui, je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. Mais je sais que je ne pouvais plus continuer ainsi. En Belgique, on dit souvent qu’il faut tenir bon, pour la famille, pour les apparences. Mais à quoi bon tenir si on s’oublie ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on a le droit de choisir son bonheur, même si ça fait mal aux autres ?