Tout finira par s’arranger… ou pas

— Tu pourrais rouler plus vite, s’il te plaît ?

La voix de Vincent tremble à peine, mais je sens la tension dans l’habitacle. Les lampadaires défilent sur les quais de la Meuse, projetant des ombres fuyantes sur le tableau de bord de sa vieille Golf. Je serre mon sac contre moi, mes doigts crispés sur la lanière. Il est presque minuit, et je sais que Paul m’attend à la maison. Il doit déjà s’inquiéter, ou peut-être fait-il semblant de dormir, comme il le fait si souvent ces derniers mois.

— Ce n’est pas prudent, répond Vincent en jetant un regard nerveux dans le rétroviseur. Liège n’est jamais vraiment vide, tu sais.

Je détourne les yeux vers la vitre embuée. Mon reflet me renvoie l’image d’une femme que je ne reconnais plus : cernes sous les yeux, lèvres pincées, cheveux en bataille. Comment ai-je pu en arriver là ?

— Il faut que tu lui dises, Muriel. Tu ne peux pas continuer comme ça…

Sa voix se brise. Je sens sa main effleurer la mienne sur le levier de vitesse. Un frisson me parcourt l’échine. J’ai envie de pleurer, de hurler, de sortir en courant sur les pavés mouillés du boulevard d’Avroy.

— Je… Je ne peux pas, Vincent. Pas encore. Les enfants…

Il soupire, accélère un peu. La radio diffuse une chanson de Stromae, mais aucun de nous n’écoute vraiment. Je pense à mes deux fils, Thomas et Lucas, qui dorment sûrement dans leur chambre tapissée de posters du Standard. Paul a toujours voulu qu’ils soient supporters comme lui. Moi, je voulais juste qu’ils soient heureux.

— Tu crois qu’ils ne sentent rien ? Tu crois que Paul ne devine pas ?

Je ferme les yeux. Je revois la scène du dîner, il y a deux jours : Paul qui me regarde sans me voir, qui mâche son stoemp sans dire un mot. Thomas qui demande si on pourra aller à la mer cet été, Lucas qui renverse son verre de grenadine. Et moi, au milieu, étrangère dans ma propre maison.

— Je ne veux pas tout gâcher…

Vincent freine brusquement au feu rouge près de la gare des Guillemins. Il se tourne vers moi, ses yeux brillants dans la pénombre.

— Mais tu es malheureuse !

Je détourne le regard. Oui, je suis malheureuse. Mais est-ce une raison pour tout détruire ? Pour briser le cœur de Paul, pour voler à mes enfants leur illusion d’une famille unie ?

Le feu passe au vert. Nous repartons en silence. Je sens le poids du secret m’écraser la poitrine.


Je rentre chez moi sur la pointe des pieds. La maison sent le café froid et le linge humide. Paul est assis dans le salon, la télévision allumée sans le son.

— Tu rentres tard.

Sa voix est neutre, presque lasse. Je pose mon sac sur la commode.

— J’étais avec Sophie. On a parlé un peu plus longtemps que prévu.

Il hoche la tête sans me regarder. Je sais qu’il ne croit pas un mot de ce que je dis. Mais il ne pose pas de questions. C’est notre pacte tacite : faire semblant que tout va bien.

Je monte à l’étage, j’embrasse mes fils endormis. Lucas serre son doudou contre lui, Thomas respire fort, les joues rouges. Je m’assieds sur le bord du lit et je pleure en silence.


Le lendemain matin, tout semble normal. Paul lit Le Soir en buvant son café noir. Les enfants se chamaillent pour une tartine au choco. Je prépare les boîtes à tartines pour l’école communale du quartier.

Mais sous la surface, tout menace d’exploser.

À midi, je retrouve Vincent au parc de la Boverie. Il m’attend sur un banc, les mains dans les poches.

— Tu as réfléchi ?

Je hoche la tête.

— Je vais lui dire ce soir.

Il me prend la main. Son contact me réchauffe un instant.

— Tu n’es pas seule.

Mais je me sens terriblement seule.


Le soir venu, je prépare un gratin dauphinois et une salade liégeoise. Paul rentre tard du boulot à l’usine ArcelorMittal. Il a l’air épuisé.

— Les gars sont en grève demain, annonce-t-il en se servant un verre de Jupiler.

Je hoche la tête, le cœur battant.

Après le repas, j’attends que les enfants montent se brosser les dents.

— Paul… Il faut qu’on parle.

Il me regarde enfin dans les yeux. Je sens sa peur, sa fatigue.

— Je sais déjà, Muriel.

Un silence lourd tombe entre nous.

— Depuis quand ?

— Depuis des semaines… Peut-être des mois. Tu n’es plus là.

Je sens les larmes monter.

— Je suis désolée…

Il détourne les yeux.

— Tu vas partir ?

Je ne sais pas quoi répondre. Je pense à Vincent qui m’attend quelque part dans la nuit liégeoise. Je pense à mes enfants qui dorment à l’étage.

— Je ne veux pas vous faire de mal…

Paul se lève brusquement.

— C’est trop tard pour ça.

Il quitte la pièce sans un mot de plus.

Je reste seule dans la cuisine, le cœur brisé.


Les jours suivants sont un enfer silencieux. Paul ne me parle plus que par monosyllabes. Les enfants sentent que quelque chose ne va pas. Thomas fait des cauchemars, Lucas refuse d’aller à l’école.

Je croise Vincent en cachette, mais même nos moments volés n’ont plus le même goût. La culpabilité me ronge.

Un soir, alors que je rentre du travail à la bibliothèque communale, je trouve Paul assis sur le perron avec une valise.

— Je pars chez ma sœur à Namur pour quelques jours. J’ai besoin de réfléchir.

Je voudrais le retenir, lui dire que tout va s’arranger… Mais je n’y crois plus moi-même.


Les semaines passent. Paul revient parfois pour voir les enfants, mais il ne me regarde plus comme avant. Vincent voudrait que je m’installe chez lui à Seraing, mais je n’arrive pas à franchir le pas.

Ma mère m’appelle tous les jours depuis Charleroi :

— Muriel, tu dois penser aux petits ! Tu crois qu’on divorçait comme ça à notre époque ?

Je raccroche en pleurant.

À l’école, les autres mamans me regardent avec pitié ou méfiance. On chuchote dans mon dos à propos de « la pauvre Muriel » qui a tout gâché pour un autre homme.

Un jour, Thomas rentre en larmes :

— Pourquoi papa ne vit plus ici ? Est-ce que c’est à cause de moi ?

Mon cœur se brise une fois de plus.


Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine sur les vitres du salon, Vincent frappe à ma porte.

— Je ne peux plus continuer comme ça… Tu dois choisir, Muriel.

Je regarde autour de moi : les jouets éparpillés sur le tapis, les dessins accrochés au frigo, les photos de vacances à Ostende…

Je réalise que j’ai tout perdu en croyant pouvoir tout avoir.

Vincent s’en va sans se retourner.

Je m’effondre sur le canapé et je pleure toutes les larmes de mon corps.


Aujourd’hui, cela fait un an que Paul est parti pour de bon. Les enfants vont mieux, petit à petit. J’ai retrouvé un certain équilibre : je travaille plus à la bibliothèque, je m’occupe des garçons du mieux que je peux. Vincent m’envoie parfois des messages auxquels je ne réponds plus.

Parfois je me demande : ai-je fait le bon choix ? Peut-on vraiment tout recommencer sans blesser ceux qu’on aime ? Ou bien faut-il accepter que certaines blessures ne guérissent jamais ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?