Ma sœur de cœur, ma sœur de sang

— Tu crois vraiment que c’est toi qui dois choisir le cadeau pour Madame Delvaux ?

La voix de ma sœur, Aline, résonne dans ma tête alors que je descends les escalators de la galerie Médiacité. Je serre mon sac contre moi, le cœur battant. Elle a toujours eu ce don pour me faire douter de moi, pour me rappeler que je ne suis pas vraiment « des leurs ». Pourtant, c’est moi qu’on a chargée de cette mission au bureau. Peut-être parce que je suis la plus organisée, ou peut-être parce que je suis la seule à ne pas avoir peur de dire non à Madame Delvaux.

J’ai pris la photo du vase en cristal — un modèle délicat, soufflé à la main à Namur — et je me prépare à l’envoyer sur le groupe WhatsApp du service compta. Mais mes doigts tremblent. J’ai envie de sortir, de respirer l’air froid de Liège, loin du bruit des boutiques et des néons agressifs.

En passant devant la vitrine du H&M, je croise mon reflet. Mes cheveux bruns sont tirés en un chignon strict, mes yeux cernés trahissent mes nuits blanches. Je me demande si Aline aurait choisi autre chose. Elle aurait sûrement opté pour quelque chose de plus tape-à-l’œil, moins discret. Elle a toujours aimé briller, Aline.

Je sors enfin sur la place. L’air est humide, chargé de cette odeur de frites et de pluie qui colle aux pavés. Je prends une grande inspiration et compose le numéro de maman.

— Allô ?
— Maman… Tu es où ?
— À la maison, pourquoi ?
— J’arrive.

Je raccroche sans attendre sa réponse. Ce soir, j’ai besoin de parler. De comprendre pourquoi tout est si compliqué entre Aline et moi.

En rentrant chez nous, à Seraing, je trouve maman assise dans la cuisine, une tasse de chicorée entre les mains. Elle lève les yeux vers moi, inquiète.

— Tu as l’air fatiguée, ma chérie.
— C’est Aline…

Elle soupire. Je vois dans son regard qu’elle sait déjà ce que je vais dire.

— Elle m’a encore fait une réflexion sur le cadeau du bureau. Elle ne supporte pas que j’aie un peu d’importance…
— Tu sais bien qu’elle t’aime, Véronique. Mais elle souffre aussi.

Je m’assieds en face d’elle. La lumière jaune du plafonnier éclaire nos visages fatigués.

— Pourquoi elle me déteste autant ?
— Ce n’est pas de la haine… C’est plus compliqué que ça.

Un silence lourd s’installe. Je sens qu’il y a quelque chose qu’elle ne me dit pas.

— Maman… Dis-moi la vérité. Pourquoi tu as adopté Aline ?

Elle baisse les yeux sur sa tasse. Ses mains tremblent légèrement.

— C’était après ta naissance… Ton père venait de perdre son emploi à ArcelorMittal. On n’avait plus rien. Et puis il y a eu cet accident…

Je me souviens vaguement : des cris dans la nuit, des ambulances, maman qui pleure dans le couloir.

— Aline avait trois ans quand elle est arrivée chez nous. Sa mère était une amie d’enfance… Elle est morte dans cet accident avec ton père.

Je reste figée. J’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds.

— Tu veux dire… Papa et la mère d’Aline… ensemble ?

Maman hoche la tête, les larmes aux yeux.

— Ils s’aimaient depuis longtemps. Je l’ai appris trop tard. Quand ils sont partis ensemble ce soir-là… Je n’ai jamais su s’ils comptaient revenir.

Je sens une colère sourde monter en moi. Tout s’explique : la jalousie d’Aline, son besoin d’être aimée plus fort que moi, son sentiment d’abandon.

— Et tu as gardé Aline ?
— Je ne pouvais pas la laisser seule…

Je me lève brusquement, renversant ma chaise.

— Tu aurais dû me le dire ! Toute ma vie j’ai cru qu’elle était juste jalouse… Mais elle a perdu sa mère ET son père ce soir-là !

Maman pleure en silence. Je sors dans le jardin, sous la pluie fine qui tombe sur les hortensias fanés.

Le lendemain matin, je croise Aline dans le couloir. Elle porte encore son pyjama à pois et me lance un regard noir.

— T’as bien dormi, princesse ?
— Arrête avec ça…

Elle s’arrête net. Pour la première fois depuis des années, je vois ses yeux briller d’autre chose que du mépris : une tristesse profonde.

— Tu sais pourquoi je t’en veux ? Parce que toi tu as eu une vraie mère… Moi j’ai eu la tienne par défaut.

Je m’approche d’elle doucement.

— Tu crois que c’était facile pour moi ? J’ai perdu mon père aussi… Et j’ai grandi avec une sœur qui me détestait sans raison apparente.

Elle éclate en sanglots et s’effondre contre le mur.

— J’aurais voulu qu’on soit une vraie famille…

Je pose ma main sur son épaule. Pour la première fois, je comprends sa douleur.

Les jours passent. Au bureau, tout le monde valide mon choix pour le cadeau de Madame Delvaux. Mais je n’ai plus le cœur à ces petites victoires. À la maison, Aline et moi essayons maladroitement de nous parler autrement : on partage un café le matin, on regarde un épisode de « La Trêve » ensemble le soir.

Un dimanche après-midi, alors que maman dort devant « Questions à la Une », Aline me tend une vieille photo retrouvée dans un tiroir : nos deux pères ensemble lors d’un barbecue à Esneux, avant que tout ne bascule.

— Tu crois qu’on pourra un jour se pardonner tout ça ?

Je serre la photo contre moi. Peut-être qu’on n’aura jamais toutes les réponses. Mais au moins on essaie.

Parfois je me demande : combien de familles en Belgique vivent avec des secrets comme les nôtres ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans tout savoir de lui ? Qu’en pensez-vous ?