Attends-le… Une aube à Namur
« Attends-le… »
La voix de ma mère tremble, à peine plus qu’un souffle dans la brume du matin. Je sens sa main froide sur mon bras nu, alors que je fixe la route déserte qui longe la Meuse. La rosée n’a pas encore quitté l’herbe du jardin, et le soleil, timide, tente de percer la brume qui s’accroche au fleuve. Je n’ai pas dormi. Pas vraiment. Depuis trois jours, je guette chaque bruit, chaque ombre sous les arbres. J’attends mon frère, Arnaud, comme on attend un train qui ne passe plus.
« Il reviendra, tu verras », murmure maman, sa voix éraillée par les années et les cigarettes. Elle porte encore sa vieille robe de nuit à fleurs, une écharpe élimée jetée sur ses épaules maigres. Elle s’accroche à moi comme à une bouée. Je sens son odeur de café froid et de savon bon marché. Je ferme les yeux un instant, espérant que tout cela n’est qu’un mauvais rêve.
Mais la réalité est là, cruelle et persistante. Arnaud a disparu il y a six ans. Parti sans un mot, sans un regard en arrière, laissant derrière lui une famille en ruines et des questions sans réponse. Depuis, chaque matin ressemble à celui-ci : l’attente, l’espoir qui s’effrite, la colère qui monte.
Papa n’est plus le même depuis ce jour-là. Il ne parle presque plus. Il s’enferme dans le garage avec ses outils, bricolant des choses inutiles pour tuer le temps et la douleur. Parfois, je l’entends pleurer à travers la porte. Mais il nie toujours : « C’est la poussière », dit-il d’une voix rauque.
Je me souviens du dernier soir où Arnaud était là. C’était la fête de Wallonie à Namur. Les rues étaient pleines de monde, de musique et de rires. Nous avions bu trop de peket, ri trop fort. Mais en rentrant, tout a basculé. Une dispute éclate entre Arnaud et papa. Des mots durs, des reproches vieux comme le monde :
— Tu ne fais jamais rien de bien !
— Tu ne comprends rien à ma vie !
Je revois Arnaud claquer la porte, son sac sur l’épaule, le regard noir. Je croyais qu’il reviendrait le lendemain. Mais il n’est jamais revenu.
Depuis, maman attend. Elle prépare toujours une assiette de plus au souper. Elle laisse la lumière du couloir allumée toute la nuit. Elle parle à Arnaud comme s’il était encore là :
— Tu te souviens de ce vieux vélo ?
— Tu aimais tant les gaufres de Liège…
Parfois, j’ai envie de lui crier d’arrêter. De tourner la page. Mais je n’y arrive pas. Parce que moi aussi, j’attends. Parce que moi aussi, j’ai besoin de croire qu’il reviendra.
Les voisins murmurent. « Il est sûrement parti à Bruxelles… » « Peut-être qu’il a eu des ennuis… » Certains disent même qu’il est mort. Mais maman refuse d’y croire. Elle va chaque semaine à la police, demande des nouvelles. Les policiers la regardent avec pitié.
Un matin, j’ai trouvé une lettre dans la boîte aux lettres. Pas de nom, pas d’adresse. Juste quelques mots griffonnés :
« Je vais bien. Ne m’attendez pas. »
J’ai caché la lettre à maman. Je ne voulais pas lui briser le cœur une fois de plus. Mais depuis ce jour-là, je me demande si j’ai bien fait. Peut-être qu’elle aurait préféré savoir la vérité.
Les années passent. Je grandis. Je travaille dans une petite librairie du centre-ville. Les clients me demandent souvent pourquoi j’ai l’air si triste. Je souris poliment, mais au fond de moi, je suis vide.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les pavés de Namur, papa rentre plus tôt que d’habitude. Il s’assied en face de moi à table. Il me regarde longtemps, sans rien dire. Puis il murmure :
— Tu crois qu’il reviendra ?
Je ne sais pas quoi répondre. Je voudrais lui dire oui, mais je sens que ce serait un mensonge.
— Peut-être…
Il baisse la tête. Ses mains tremblent. Je vois qu’il vieillit trop vite.
Les fêtes sont les pires moments. Noël sans Arnaud, c’est comme une gaufre sans sucre : fade et triste. Maman pose toujours une assiette pour lui. Papa boit trop de vin et s’endort devant la télé.
Un jour, alors que je range des livres dans la librairie, une femme entre. Elle porte un manteau rouge vif et un chapeau noir. Elle me fixe intensément.
— Vous êtes bien Julie Delvaux ?
Je hoche la tête, méfiante.
— J’ai connu votre frère… à Liège. Il allait bien, la dernière fois que je l’ai vu.
Mon cœur s’arrête. Je veux en savoir plus, mais elle disparaît aussi vite qu’elle est venue. Je cours dehors, mais elle a déjà disparu dans la foule.
Je rentre chez moi en courant, essoufflée, pleine d’espoir et de peur. Je raconte tout à maman. Elle pleure de joie et de tristesse mêlées.
Les jours passent. L’espoir renaît. Mais Arnaud ne revient pas.
Un soir d’été, alors que le soleil se couche sur la Meuse, papa s’effondre dans le jardin. Crise cardiaque. L’ambulance arrive trop tard. Je me retrouve seule avec maman, plus perdue que jamais.
Les funérailles sont un supplice. Les voisins viennent nous serrer la main, nous dire des mots vides de sens. Maman ne parle plus. Elle erre dans la maison comme une ombre.
Un matin, je trouve maman assise sur le banc devant la maison, les yeux fixés sur la route.
— Tu crois qu’il viendra pour l’enterrement de son père ?
Je n’ose pas répondre.
Les jours passent. Personne ne vient.
Je commence à haïr Arnaud. Pour sa lâcheté, pour son absence, pour tout ce qu’il nous a volé.
Mais un soir d’automne, alors que je ferme la librairie, je trouve une enveloppe glissée sous la porte. À l’intérieur, une photo d’Arnaud, souriant, devant une maison inconnue. Au dos, quelques mots :
« Je pense à vous. Pardonne-moi. »
Je rentre chez moi en pleurant. Je montre la photo à maman. Elle sourit pour la première fois depuis des mois.
La vie continue. Lentement. La douleur ne disparaît jamais vraiment, mais elle devient supportable.
Aujourd’hui encore, chaque matin, je regarde la route en espérant voir Arnaud apparaître au bout du chemin.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner l’absence ? Est-ce que l’espoir finit par tuer ou par sauver ceux qui restent ? Qu’en pensez-vous ?