Deux nuits et un jour : Chronique d’une vie wallonne

— Camille, tu comptes regarder l’horloge toute la soirée ou tu vas enfin finir ces factures ?

La voix de Madame Gérard, ma supérieure, résonne dans le bureau exigu, saturé de l’odeur du café froid et du papier humide. Je sursaute, le cœur battant, et détourne les yeux de l’horloge murale. Dix-sept heures dix. Encore cinquante minutes à tenir dans cette prison de lumière blafarde, à Namur, alors que dehors, la pluie tambourine sur les vitres comme pour me rappeler que la vie continue, même quand on voudrait qu’elle s’arrête.

— Désolée, Madame Gérard, je…

— Tu quoi ? Tu attends un miracle ?

Je baisse la tête. Si elle savait. Si elle savait que ce n’est pas un miracle que j’attends, mais juste un signe, un message, quelque chose qui me prouve que tout ne va pas s’écrouler ce soir. Mais elle ne sait rien. Personne ne sait rien. Ici, on ne parle pas de ses problèmes. On serre les dents, on avance, on fait semblant.

Je termine les factures, les mains tremblantes. Mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de mon frère, Olivier :

« Maman a encore fait une crise. J’ai appelé le médecin. Tu peux passer ce soir ? »

Je ferme les yeux. Deux nuits et un jour. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour perdre pied.

Quand je sors du bureau, la pluie a redoublé. Je marche vite, la tête baissée, évitant les flaques et les regards. Namur, le soir, c’est une ville qui se replie sur elle-même. Les pavés luisent, les vitrines se vident, et les gens disparaissent derrière leurs rideaux. J’arrive chez ma mère, dans la petite maison de la rue des Carmes. Olivier m’attend sur le pas de la porte, les traits tirés, les yeux cernés.

— Elle ne veut pas manger, Camille. Elle parle toute seule. Elle croit que papa va rentrer.

Je serre les dents. Papa est mort il y a trois ans, un accident sur la E411, un soir de verglas. Depuis, maman s’est perdue dans ses souvenirs, et nous, on s’est perdus avec elle.

Dans le salon, elle est assise dans son fauteuil, le regard fixé sur la fenêtre. Elle murmure des mots que je ne comprends pas. Je m’agenouille à côté d’elle.

— Maman, c’est moi, Camille. Tu veux que je te fasse une soupe ?

Elle tourne la tête, me regarde sans me voir.

— Il va rentrer, tu sais. Il m’a promis.

Je sens les larmes monter, mais je les ravale. Olivier me lance un regard désespéré.

— On ne peut pas continuer comme ça, Camille. Je suis à bout. J’ai mon boulot, les enfants…

— Tu crois que c’est facile pour moi ? Je fais ce que je peux !

La tension monte, comme à chaque fois. On s’accuse, on s’en veut, mais au fond, on est juste deux enfants perdus, incapables de sauver celle qui nous a tout donné.

La nuit tombe. Je reste dormir sur le canapé, comme souvent. J’écoute la pluie, le souffle irrégulier de maman, les pas d’Olivier dans la cuisine. Je pense à mon boulot, à Madame Gérard, à la peur de tout perdre. Je pense à Pierre aussi, mon ex, qui a refait sa vie à Liège avec une autre. Je pense à tout ce que j’ai raté.

Le lendemain matin, je me réveille avec un mal de dos et le goût amer de l’impuissance. Maman dort encore. Olivier est déjà parti. Je prépare du café, je range un peu. Je trouve une vieille photo de famille sur la table : papa, maman, Olivier et moi, à la côte belge, un été d’il y a vingt ans. On sourit tous. Je ne me souviens plus de ce que ça fait, sourire comme ça.

Je retourne au bureau. Madame Gérard me lance un regard noir.

— Tu as encore l’air fatiguée. Tu devrais faire attention, Camille. On n’a pas besoin de gens distraits ici.

Je serre les poings. Je voudrais lui crier que je fais de mon mieux, que je me bats chaque jour contre la tristesse, la peur, la solitude. Mais je me tais. Ici, on ne parle pas de ses problèmes.

À midi, je reçois un appel d’Olivier. Maman a disparu. Elle n’est plus dans la maison. Panique. Je cours dans les rues de Namur, je demande aux voisins, je fouille les parcs. Je la retrouve finalement près de la Meuse, trempée, grelottante, murmurant le nom de papa.

Je la ramène à la maison. Olivier arrive, furieux.

— Tu aurais dû faire attention !

— Et toi, tu étais où ?

On se dispute, encore. Les mots fusent, les reproches aussi. On finit par s’effondrer tous les deux, épuisés.

La nuit tombe une deuxième fois. Je veille maman, je pense à tout ce que j’ai perdu. Je pense à la Belgique, à cette Wallonie grise et belle à la fois, à ces familles qui se déchirent en silence derrière les façades de briques rouges. Je pense à tous ces non-dits, ces secrets, ces douleurs qu’on cache par pudeur ou par honte.

Le lendemain matin, je prends une décision. Je vais demander de l’aide. Pour maman, pour Olivier, pour moi. Je ne peux plus continuer comme ça. Je prends rendez-vous avec l’assistante sociale de la commune. J’ai peur, mais je n’ai plus le choix.

Quand je sors du bureau de Madame Gérard ce soir-là, il ne pleut plus. Le ciel est encore gris, mais une lumière timide perce entre les nuages. Je respire profondément. Peut-être qu’il y a encore de l’espoir.

Parfois, je me demande : combien de familles vivent la même chose que nous, ici en Wallonie ? Combien de gens se taisent, par fierté ou par peur ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?