Toujours le temps pour un nouveau départ : le journal d’une mère wallonne

« Maman, t’as complètement perdu la boule ou quoi ? »

La voix d’Élodie résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. J’ai senti mon cœur se serrer, mes mains trembler sur les pommes de terre que j’épluchais. Les larmes me montaient aux yeux, mais je me suis forcée à continuer, à garder la tête baissée. Je n’allais pas lui donner ce plaisir : me voir m’effondrer.

« Tu te rends compte de ce que tu fais ? Les gens vont parler, maman ! »

J’ai voulu répondre, mais aucun mot ne sortait. Depuis la mort de son père, il y a trois ans, Élodie est devenue dure, presque étrangère. Elle a 22 ans maintenant, mais parfois j’ai l’impression qu’elle porte tout le poids du monde sur ses épaules. Moi aussi, je le porte, ce poids. Mais on ne le porte pas de la même façon.

Je me suis tournée vers elle, essuyant mes mains sur mon tablier à carreaux – celui que j’ai acheté au marché de Namur il y a des années. « Élodie, je ne fais rien de mal. J’ai juste envie de vivre un peu pour moi, tu comprends ? »

Elle a levé les yeux au ciel, exaspérée. « Vivre pour toi ? À ton âge ? Tu veux vraiment que tout le quartier sache que tu sors avec un type rencontré sur Facebook ? »

J’ai senti la honte me brûler les joues. Oui, j’avais rencontré Luc sur Facebook. Un homme de 55 ans, veuf lui aussi, qui habite à Dinant. On s’est écrit pendant des mois avant d’oser se rencontrer pour un café à la gare de Namur. Il m’a fait rire comme plus personne ne l’avait fait depuis longtemps.

Mais pour Élodie, c’était une trahison. Une trahison envers son père, envers notre famille, envers cette image de la mère parfaite qui cuisine des boulets à la liégeoise et qui ne pense jamais à elle-même.

« Tu crois que papa serait fier de toi ? »

Cette phrase-là m’a achevée. J’ai lâché le couteau sur la table et je me suis effondrée sur une chaise. Les souvenirs de Jean-Pierre me sont revenus en rafale : nos balades le long de la Meuse, les soirées à regarder la RTBF en silence, main dans la main. Mais il n’est plus là. Et moi, je suis encore vivante.

Le soir même, j’ai écrit dans mon journal :

« Est-ce qu’on a le droit d’être heureuse après avoir tant pleuré ? Est-ce qu’on peut recommencer à zéro quand tout le monde vous regarde comme si vous étiez folle ? »

Les jours suivants ont été un enfer. Élodie ne m’adressait plus la parole. Elle claquait les portes, passait ses soirées chez son copain Thomas à Jambes et ne rentrait que tard dans la nuit. Je me sentais seule dans cette maison trop grande, trop vide depuis que Jean-Pierre était parti et que mon fils aîné, Benoît, avait déménagé à Bruxelles pour son boulot chez Proximus.

Un matin, alors que je buvais mon café devant la fenêtre embuée, j’ai vu ma voisine Marie-Claire traverser la rue avec son chien. Elle m’a fait un signe timide. Je savais qu’elle avait entendu nos cris l’autre soir – ici à Floreffe, tout se sait vite. J’ai eu envie de disparaître.

Mais Luc continuait à m’écrire. Il m’envoyait des photos de ses promenades à Dinant, des messages drôles et tendres. Un jour, il m’a proposé d’aller voir une pièce au théâtre royal de Namur. J’ai hésité longtemps avant d’accepter.

Quand j’ai annoncé à Élodie que je sortirais ce samedi-là, elle a explosé :

« Tu fais ce que tu veux ! Mais ne compte pas sur moi pour t’aider si ça tourne mal ! »

J’ai pris mon manteau et je suis sortie sans répondre. Dans le bus vers Namur, j’avais l’impression d’être une gamine qui fait une bêtise. Mais quand j’ai vu Luc m’attendre devant le théâtre avec son sourire maladroit et son bouquet de tulipes jaunes – mes fleurs préférées – j’ai senti mon cœur s’alléger.

La soirée a été magique. On a ri, on a parlé de tout et de rien : des grèves à la SNCB, du prix du mazout qui n’en finit pas de grimper, des souvenirs d’enfance à la campagne. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie vivante.

Mais en rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Élodie assise dans l’escalier, les yeux rouges.

« Je croyais que tu m’aimais plus que tout… »

Sa voix tremblait. Je me suis assise à côté d’elle et j’ai pris sa main.

« Je t’aime plus que tout au monde, ma chérie. Mais aimer quelqu’un ne veut pas dire s’oublier soi-même… »

Elle a pleuré dans mes bras comme quand elle était petite et qu’elle tombait en vélo devant l’école communale.

Les semaines ont passé. Petit à petit, Élodie a accepté l’idée que sa mère puisse avoir une vie en dehors d’elle. Ce n’était pas facile – ni pour elle ni pour moi. Les gens du village ont bien sûr parlé : « T’as vu Marie-France ? Elle sort avec un homme ! À son âge ! »

Mais j’ai appris à ne plus écouter les commérages. J’ai repris goût aux petites choses : aller au marché du samedi matin à Namur avec Luc, cuisiner ensemble des gaufres de Liège pour les enfants quand ils viennent le dimanche.

Un jour, Benoît est venu dîner avec sa compagne Anissa et leurs deux enfants. Il m’a prise à part dans la cuisine :

« Maman… Je voulais te dire que je suis fier de toi. Papa aurait voulu que tu sois heureuse… »

J’ai pleuré encore – mais cette fois-ci, c’étaient des larmes de soulagement.

Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes dans mon journal posé sur la vieille table en bois héritée de ma grand-mère ardennaise, je me demande :

Est-ce qu’on a vraiment le droit au bonheur après tant d’années de sacrifices ? Est-ce que nos enfants finiront par comprendre qu’on est aussi des femmes avant d’être des mères ? Qu’en pensez-vous ?