Juste quelqu’un à côté

— Tu ne comprends jamais rien, maman !

Ma voix résonne dans la cuisine, plus forte que je ne l’aurais voulu. Je vois le visage de ma mère se crisper, ses mains trembler légèrement alors qu’elle serre sa tasse de café. Le carrelage froid sous mes pieds, l’odeur de pain grillé, tout me semble étranger, comme si je n’étais qu’une spectatrice dans ma propre maison. Depuis la mort de Maxime, rien n’est plus pareil.

C’était un matin de février, gris et glacial. Je me souviens avoir entendu la pluie frapper les vitres, et le silence pesant qui s’était abattu sur la maison. Papa était déjà parti travailler à l’usine de Floreffe, et maman, elle, tentait de faire semblant. Mais moi, je n’arrivais plus à respirer ici. Je suis sortie, sans manteau, juste pour sentir le froid me mordre la peau, pour me rappeler que j’étais encore vivante.

Le parc Léopold, en été, c’était le royaume de Maxime. Il y emmenait ses copains, jouait au foot, draguait les filles du collège Sainte-Marie. Mais en hiver, il n’y a plus que le vent et les bancs vides. Je me suis assise là, sur le banc près du vieux kiosque, là où Maxime m’avait appris à fumer en cachette. J’ai fermé les yeux, espérant sentir sa présence, entendre son rire. Mais il n’y avait que le silence, et le bruit lointain d’un tram qui passait.

— Tu viens souvent ici ?

J’ai sursauté. Un homme d’une cinquantaine d’années, bonnet noir enfoncé sur la tête, me regardait. Il avait l’air fatigué, les yeux cernés, mais son sourire était doux. Je ne savais pas quoi répondre. Je n’avais pas envie de parler, mais il s’est assis à l’autre bout du banc, sans attendre mon accord.

— Moi, c’est Luc. J’habite juste là, rue des Carmes. J’ai perdu mon boulot à la brasserie il y a deux mois. Depuis, je viens ici. Ça aide à passer le temps.

Il a sorti une flasque de sa poche et m’a proposé une gorgée. J’ai refusé d’un signe de tête. Il a haussé les épaules.

— Tu sais, parfois, on a juste besoin de quelqu’un à côté. Pas pour parler. Juste pour être là.

Je ne sais pas pourquoi, mais ses mots m’ont touchée. Peut-être parce qu’ils sonnaient vrai. Peut-être parce que, pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un ne me demandait pas comment j’allais, ni si j’avais besoin de quelque chose. Il était juste là.

Les jours ont passé. Je retournais chaque après-midi sur ce banc, et Luc était souvent là. Parfois il parlait de sa femme qui l’avait quitté, parfois il ne disait rien. Moi, je ne parlais jamais de Maxime. C’était trop douloureux. Mais sa présence me rassurait.

À la maison, c’était la guerre froide. Maman pleurait en cachette, papa ne parlait plus qu’en monosyllabes. Un soir, j’ai surpris une dispute :

— Tu crois qu’on aurait pu faire quelque chose ?
— Arrête, Anne, ça ne sert à rien de ressasser…
— Mais si je l’avais empêché de sortir ce soir-là…

J’ai claqué la porte de ma chambre. Je ne supportais plus leur culpabilité, leur tristesse qui me collait à la peau comme une seconde peau. J’ai envoyé un message à mon amie Sophie :

« Tu fais quoi ? »

Pas de réponse. Depuis l’enterrement, elle m’évite. Les autres aussi. Comme si j’étais contagieuse.

Un soir, alors que je rentrais du parc, j’ai trouvé maman assise dans le noir, une lettre à la main.

— C’est la lettre de Maxime… celle qu’il t’avait écrite pour ton anniversaire. Je l’ai retrouvée dans sa chambre.

J’ai pris l’enveloppe, les mains tremblantes. J’ai lu les mots de mon frère, son humour, sa tendresse. Les larmes ont coulé sans que je puisse les arrêter. Maman m’a prise dans ses bras, et pour la première fois depuis des mois, on a pleuré ensemble.

Le lendemain, j’ai raconté à Luc. Il a hoché la tête, les yeux brillants.

— Tu sais, Aurélie, on ne guérit jamais vraiment. Mais on apprend à vivre avec le manque. Et parfois, on trouve des gens qui comprennent, même s’ils ne disent rien.

Un matin, Luc n’était pas là. Ni le lendemain. Ni le surlendemain. J’ai demandé à la boulangère du coin si elle l’avait vu.

— Luc ? Il a eu un malaise, il est à l’hôpital Sainte-Elisabeth.

J’y suis allée, le cœur battant. Il était là, pâle, branché à des machines. Il m’a souri faiblement.

— T’inquiète pas, petite. Je vais m’en sortir. Mais toi, promets-moi de ne pas rester seule. Parle à ta famille. Parle à tes amis. Même si c’est dur.

Je lui ai promis. Quand il est sorti de l’hôpital, je l’ai invité à dîner chez nous. Maman a cuisiné son fameux stoemp, papa a sorti une vieille bouteille de Chimay. On a parlé, ri, pleuré. Pour la première fois depuis longtemps, la maison a retrouvé un peu de chaleur.

Aujourd’hui, je retourne encore parfois sur ce banc. Parfois seule, parfois avec Luc. La douleur est toujours là, mais elle est moins lourde à porter. J’ai recommencé à parler à Sophie, à sortir avec mes amis. La vie reprend, doucement.

Mais je me demande : combien de gens croisent-on chaque jour, assis seuls sur un banc, et dont on ignore la douleur ? Et si on prenait le temps de s’asseoir à côté d’eux, juste pour être là ?