Maman, reste s’il te plaît !

— Maman, reste s’il te plaît !

Je me souviens encore de la chaleur de ses bras autour de mes épaules, ce soir-là, dans notre petite maison à Namur. J’avais sept ans, et je savais déjà reconnaître ce ton dans sa voix, cette façon de me serrer un peu trop fort. La dernière fois qu’elle m’avait enlacé comme ça, elle était partie en déplacement pour son travail à Liège, et j’avais dû rester chez sa meilleure amie, tante Sophie. Mais chez tante Sophie, il y avait Julie, sa fille, qui me regardait toujours de haut et se moquait de mon accent namurois.

— Kévin, tu sais que je t’aime très fort ?

J’ai hoché la tête sans répondre. Je sentais la boule dans ma gorge grossir. Mon père n’était pas là ce soir-là ; il travaillait tard à l’usine de Floreffe. Depuis quelques mois, il rentrait de plus en plus tard. Parfois, il ne rentrait même pas du tout, prétextant une panne de voiture ou une réunion syndicale.

— Tu vas aller chez tante Sophie quelques jours…

J’ai voulu protester, mais les mots sont restés coincés. Je savais que ça ne servait à rien. Maman avait déjà préparé mon petit sac à dos avec mon pyjama à rayures et mon doudou usé.

— Pourquoi tu dois partir ?

Elle a soupiré, les yeux brillants.

— C’est compliqué, mon cœur. Papa et moi… on doit parler.

Je n’ai pas compris tout de suite. Mais j’ai senti que quelque chose se brisait en moi. J’ai pensé à Julie qui allait encore me traiter de bébé parce que je dormais avec mon doudou. J’ai pensé à papa qui ne serait pas là pour me raconter une histoire avant de dormir.

Le lendemain matin, maman m’a déposé chez tante Sophie. Elle m’a embrassé sur le front et m’a promis qu’elle reviendrait vite. Mais je voyais bien qu’elle mentait. Tante Sophie a essayé de me rassurer avec des gaufres maison et du chocolat chaud, mais rien n’y faisait.

— Tu sais, Kévin, parfois les adultes ont des soucis qu’on ne comprend pas tout de suite…

Julie a levé les yeux au ciel.

— Il va encore pleurer toute la nuit !

J’ai serré mon doudou contre moi et j’ai attendu. Trois jours sont passés. Puis une semaine. Maman n’est pas revenue. Papa non plus.

Un soir, alors que je jouais seul dans le jardin, j’ai entendu tante Sophie parler à voix basse au téléphone :

— Non, Élodie, tu ne peux pas le laisser comme ça… Il a besoin de toi !

Élodie, c’était le prénom de ma mère. J’ai compris qu’elle n’était pas simplement partie travailler. Elle était partie tout court.

Les semaines ont passé. À l’école communale, les autres enfants chuchotaient dans mon dos.

— Il paraît que ses parents vont divorcer…

J’ai commencé à avoir peur de rentrer chez tante Sophie. Elle était gentille, mais ce n’était pas chez moi. Mon père est venu me voir un dimanche après-midi. Il avait l’air fatigué, mal rasé.

— Salut fiston…

Il m’a pris dans ses bras maladroitement. Je sentais l’odeur du tabac froid sur sa veste.

— Maman va revenir ?

Il a détourné les yeux.

— On fait ce qu’on peut…

J’ai voulu lui demander pourquoi ils se disputaient tout le temps ces derniers mois. Pourquoi il criait si fort le soir quand il croyait que je dormais déjà. Mais je n’ai rien dit.

Un jour, maman est revenue me chercher. Elle avait les yeux rouges et portait des lunettes noires même s’il pleuvait.

— On va aller habiter chez mamie à Charleroi pour un moment…

J’ai quitté la maison de tante Sophie sans dire au revoir à Julie. Je crois qu’elle était soulagée autant que moi.

Chez mamie, c’était différent. Elle parlait fort avec son accent du Hainaut et préparait des boulets sauce lapin tous les dimanches. Mais elle râlait tout le temps contre maman :

— T’aurais jamais dû épouser ce bon à rien de Benoît !

Maman ne répondait pas. Elle passait ses journées à chercher du travail sur son vieux portable et à pleurer en cachette dans la salle de bains.

Je me sentais invisible. À l’école nouvelle, on se moquait de mon accent namurois maintenant teinté d’un peu de Liège et de Charleroi.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Charleroi, j’ai surpris une dispute entre maman et mamie.

— Tu crois que c’est facile pour lui ? Il a besoin d’un père !

— Et tu veux que je fasse quoi ? Que je retourne ramper devant Benoît ? Jamais !

Je me suis enfui dans ma chambre et j’ai pleuré dans mon oreiller jusqu’à m’endormir.

Les mois ont passé. Maman a trouvé un petit boulot dans une friterie du centre-ville. Elle rentrait tard le soir, fatiguée mais souriante pour moi.

— Ça va aller mon grand… On va s’en sortir tous les deux.

Mais je voyais bien qu’elle n’y croyait pas vraiment.

Un samedi matin, papa est venu nous voir à Charleroi. Il avait l’air changé : il avait maigri et portait une vieille veste élimée.

— Je peux te parler, Élodie ?

Ils sont sortis sur le balcon pour discuter. J’ai collé mon oreille contre la porte-fenêtre.

— Je veux voir Kévin plus souvent…

— Tu pouvais y penser avant !

— Je t’en supplie… Je suis désolé pour tout.

Le ton est monté. Mamie est intervenue :

— Si c’est pour recommencer à crier devant l’enfant, tu dégages !

Papa est parti en claquant la porte. J’ai couru après lui dans la rue mouillée par la pluie.

— Papa ! Attends !

Il s’est accroupi devant moi et m’a pris dans ses bras.

— Je t’aime fiston… Même si on ne vit plus ensemble tous les trois… Tu resteras toujours mon petit gars.

Je n’ai rien dit. J’aurais voulu lui demander pourquoi il avait fallu tout casser pour qu’on se rende compte qu’on s’aimait encore un peu.

Les années ont passé. J’ai grandi entre Charleroi et Namur, balloté d’une maison à l’autre comme un colis perdu par Bpost. Les fêtes étaient toujours un casse-tête : Noël chez papa ou chez maman ? Les vacances partagées entre deux familles qui ne se parlaient plus qu’à travers des avocats ou des SMS froids.

À l’adolescence, j’ai commencé à sortir avec des amis du quartier. On traînait près du Ravel ou on allait boire des bières bon marché au café du coin. Parfois je rentrais tard exprès pour éviter les disputes à la maison.

Un soir, alors que je rentrais d’une fête avec trop d’alcool dans le sang, j’ai trouvé maman assise dans le salon, les yeux rouges.

— Tu vas finir comme ton père si tu continues comme ça !

Je lui ai crié dessus sans réfléchir :

— Peut-être que si vous aviez su rester ensemble j’aurais pas besoin de boire pour oublier !

Elle a fondu en larmes et je suis sorti claquer la porte derrière moi.

Cette nuit-là, j’ai dormi dehors sur un banc du parc Astrid. Le froid m’a réveillé au petit matin et j’ai compris que je ne voulais pas finir comme eux : brisé par les regrets et les non-dits.

Aujourd’hui j’ai vingt ans. Je vis seul dans un petit kot à Louvain-la-Neuve où j’étudie la psychologie. Parfois je repense à ce soir où j’ai supplié maman de rester. Est-ce qu’on aurait pu faire autrement ? Est-ce que nos familles belges sont condamnées à répéter les mêmes erreurs ? Ou bien est-ce qu’on peut apprendre à se pardonner ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?