Pourquoi ma belle-mère n’aime-t-elle pas mon fils ?

— Tu exagères, Aurore. Elle ne fait pas de différence, c’est toi qui vois le mal partout !

La voix d’Olivier résonne encore dans ma tête, froide et agacée. Je serre la tasse de café entre mes mains, assise dans la cuisine silencieuse, alors que les garçons dorment à l’étage. J’aimerais tant croire mon mari, mais comment ignorer ce que je vois, ce que je ressens ?

Hier encore, lors du goûter d’anniversaire de Louis, ma belle-mère a débarqué avec un énorme paquet cadeau, du chocolat Côte d’Or, et un sourire radieux. Elle a embrassé Louis, l’a serré contre elle, puis s’est tournée vers Simon avec un simple « Bonjour, mon chou », sans même lui effleurer la joue. Simon, du haut de ses quatre ans, a baissé les yeux, cherché ma main. J’ai senti son petit cœur se serrer, et le mien s’est brisé.

Je m’appelle Aurore, j’ai trente-quatre ans. Je suis institutrice à l’école communale de Salzinnes. Olivier et moi sommes ensemble depuis dix ans, mariés depuis sept. Louis a six ans, Simon quatre. Deux garçons pleins de vie, différents mais tout aussi merveilleux. Louis est calme, réfléchi, il aime les puzzles et les trains électriques. Simon est un tourbillon de rires et de questions, il saute dans les flaques et chante à tue-tête. Je les aime d’un amour égal, viscéral. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

La première fois que j’ai remarqué la différence, Simon n’avait que quelques mois. Ma belle-mère, Madame Lefèvre — tout le monde l’appelle « Mamie Jeanne » — venait chaque mercredi garder Louis pendant que je travaillais. Elle apportait des gaufres maison, des livres, des petites voitures. Pour Simon, rien. Elle disait : « Il est trop petit pour comprendre. » Mais même quand il a grandi, rien n’a changé.

Un dimanche de printemps, alors que nous étions tous réunis dans le jardin pour un barbecue, Simon a tendu un dessin à sa grand-mère : un soleil maladroit, deux bonshommes qui se tenaient la main. Elle a souri poliment, a posé la feuille sur la table sans un mot, puis s’est tournée vers Louis :

— Viens voir, mon grand ! Regarde ce que j’ai trouvé pour toi : une locomotive comme tu les aimes !

Simon a regardé son dessin, puis moi. J’ai senti la colère monter. Pourquoi ? Pourquoi cette indifférence ?

J’ai essayé d’en parler à Olivier. Il soupire, il minimise :

— Tu sais bien que Maman a toujours été un peu maladroite… Elle ne s’en rend pas compte.

Mais moi, je le vois. Je le sens dans chaque geste, chaque mot. Louis est le fils aîné de son fils aîné, le « vrai héritier » comme elle dit parfois en riant. Simon est… le second. Le turbulent. Celui qui ressemble trop à moi, peut-être ?

Un soir, alors que je couche Simon, il me demande :

— Maman, pourquoi Mamie Jeanne ne veut jamais jouer avec moi ?

Je ravale mes larmes. Que répondre à un enfant ?

— Peut-être qu’elle ne sait pas comment jouer à tes jeux, mon cœur…

Mais il n’est pas dupe. Il serre son doudou contre lui et chuchote :

— Moi je l’aime bien quand même.

Je descends l’escalier en tremblant. J’ai envie de hurler. De demander à ma belle-mère ce qu’a fait Simon pour mériter ça. Mais je n’ose pas. Par peur du conflit, par peur de blesser Olivier, par peur de briser ce fragile équilibre familial.

Les semaines passent. Les anniversaires aussi. À chaque fête, la même scène : Louis reçoit des cadeaux choisis avec soin, des mots doux, des câlins. Simon reçoit un livre d’occasion ou un pull trop petit. Parfois rien du tout.

Un jour, à la sortie de l’école, la maîtresse de Simon m’arrête :

— Il était un peu triste aujourd’hui. Il a dit que sa mamie ne voulait pas venir voir son spectacle…

Je rentre à la maison, le cœur lourd. J’en parle à Olivier le soir même.

— Tu veux que je dise quoi à Maman ? Qu’elle doit aimer nos enfants pareil ? Tu sais bien qu’on ne force pas les sentiments…

Je me sens seule. Incomprise. J’en parle à ma propre mère, qui me conseille la patience :

— Les gens changent avec le temps… Peut-être qu’elle finira par s’attacher à Simon.

Mais combien de temps encore ?

Un samedi matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Simon entre dans la cuisine, traînant son doudou derrière lui.

— Maman, c’est quand que Mamie Jeanne vient pour moi ?

Je m’accroupis pour être à sa hauteur.

— Tu sais, mon chéri, parfois les grands-parents ne savent pas toujours comment montrer qu’ils aiment… Mais moi je t’aime très fort.

Il me regarde avec ses grands yeux bruns.

— Mais pourquoi elle aime plus Louis ?

Je n’ai pas de réponse. Je le serre contre moi, espérant que mon amour suffira à combler ce manque.

Les tensions grandissent. À Noël, la famille se réunit chez nous. Ma belle-mère arrive avec un énorme paquet pour Louis : un circuit de trains flambant neuf. Pour Simon : une boîte de crayons déjà entamée.

Après le repas, je prends mon courage à deux mains. J’attends que tout le monde soit occupé dans le salon et je rejoins ma belle-mère dans la cuisine.

— Jeanne… Est-ce que je peux vous parler ?

Elle me regarde, surprise.

— Bien sûr, Aurore. Qu’y a-t-il ?

Ma voix tremble.

— Je voulais juste… Vous demander si quelque chose ne va pas avec Simon ? Il a parfois l’impression que vous ne l’aimez pas autant que Louis…

Elle fronce les sourcils.

— Mais enfin ! Ce n’est pas vrai… C’est juste que Louis me ressemble plus. Simon est… différent. Il est toujours dans la lune, il ne tient pas en place… Je ne sais pas comment faire avec lui.

Je sens la colère monter.

— Mais il vous aime. Il attend vos gestes, vos mots… Il souffre de cette différence.

Elle soupire.

— Je ne veux blesser personne. Mais je ne peux pas forcer mon cœur…

Je retourne dans le salon, défaite. Olivier me lance un regard inquiet. Je hausse les épaules. Que faire ?

Les mois passent. Simon devient plus réservé. Il ne parle plus de sa grand-mère. Il s’accroche à moi, à son père. Louis commence à remarquer la différence lui aussi.

Un soir, alors que je lis une histoire aux garçons, Louis me demande :

— Pourquoi Mamie Jeanne me donne toujours plus de cadeaux qu’à Simon ?

Je reste sans voix. Même lui voit l’injustice.

— Je ne sais pas, mon chéri. Mais ce n’est pas ta faute ni celle de Simon.

Il serre la main de son petit frère.

— Moi je partagerai mes trains avec lui.

Je fonds en larmes.

Aujourd’hui, je regarde mes enfants jouer dans le jardin. Simon rit aux éclats, Louis le poursuit en criant. Je me demande si un jour ma belle-mère ouvrira les yeux sur ce qu’elle rate : l’amour inconditionnel d’un petit garçon qui n’a rien fait d’autre que d’exister.

Est-ce qu’on peut vraiment aimer un enfant plus qu’un autre ? Est-ce que le cœur d’une grand-mère a des limites ? Ou bien est-ce nous, les adultes, qui créons ces blessures sans même nous en rendre compte ?