Entre les rails et les rêves brisés : Journal d’une comédienne à Bruxelles

— Tu crois vraiment que tu vas continuer longtemps comme ça, Sophie ?

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, alors que le métro file sous terre, secouant mon corps fatigué. J’ai 38 ans, je porte des escarpins trop serrés, et je me demande pourquoi j’ai encore mis ces chaussures. Peut-être parce qu’à Bruxelles, même pour aller à une audition où on sait qu’on n’a aucune chance, il faut avoir l’air d’y croire. Ou peut-être parce que maman disait toujours : « Une femme doit être élégante, même quand elle n’a plus rien à prouver. »

Je regarde mon reflet dans la vitre sombre du wagon. Les cernes sous mes yeux sont moins visibles dans cette lumière blafarde. Je souris tristement. « Pas mal… surtout quand tu as dormi trois heures, mis une tonne de maquillage et que tu évites soigneusement le miroir de la salle de bain. »

Le métro s’arrête à Arts-Loi. Je descends, bousculée par un flot de gens pressés. Mon téléphone vibre : un message de mon frère, Thomas.

— Alors, t’as eu le rôle ?

Je tape « Non » et j’efface. Je tape « Peut-être » et j’efface encore. Finalement, je laisse le message sans réponse. Thomas ne comprend pas ce que c’est que d’attendre un appel qui ne viendra jamais. Lui, il a fait l’ULB, il travaille chez Proximus, il a une maison à Waterloo et deux enfants qui font du hockey sur gazon.

Moi, je vis dans un studio à Saint-Gilles, avec un chat obèse nommé Maurice et des factures qui s’accumulent sur la table basse Ikea. Parfois, je me demande si j’ai fait le bon choix. Mais chaque fois que je monte sur scène, même pour jouer la troisième serveuse dans une pièce de boulevard à Namur, je sens que c’est là que je dois être.

Ce soir-là, je rentre chez moi après une audition ratée pour une pub de fromage industriel. Le genre de truc où on te demande d’être « naturelle » mais aussi « pétillante », « authentique » mais « sexy ». J’ai 38 ans et on me demande si je peux paraître plus jeune. Je souris, je dis oui, mais à l’intérieur, j’ai envie de hurler.

En ouvrant la porte de mon appartement, Maurice m’accueille d’un miaulement plaintif. Je lui caresse la tête machinalement.

— Toi au moins, tu ne me juges pas.

Je pose mon sac sur la table et je regarde les factures EDF, la lettre de rappel du syndic pour les charges impayées, la carte postale de mon père envoyée depuis Ostende. Il vit là-bas depuis qu’il a quitté maman pour une Flamande plus jeune. Je n’ai jamais vraiment pardonné.

Le téléphone sonne. C’est maman.

— Sophie ? Tu as pensé à postuler à ce poste d’assistante administrative chez Solvay ?

— Maman…

— Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu n’as pas de sécurité, pas de retraite… Et si tu tombes malade ?

Je ferme les yeux. J’ai envie de crier. Mais je me retiens.

— Je vais bien, maman. J’ai des projets.

— Quels projets ? Jouer dans des cafés-théâtres devant dix personnes ?

Je raccroche sans répondre. Les larmes me montent aux yeux. Je me sens seule, incomprise. Pourtant, je sais que maman m’aime. Mais elle ne comprend pas ce besoin viscéral de jouer, d’incarner d’autres vies pour oublier la mienne.

Le lendemain matin, je me réveille avec la gorge serrée. Maurice ronfle sur mon oreiller. Je regarde le plafond fissuré et je pense à tout ce que j’aurais pu être : avocate comme tante Marie-Claire, prof comme mon père avant qu’il ne parte… Mais non. J’ai choisi le théâtre.

À midi, je retrouve mon amie Julie au Café Belga.

— T’as l’air crevée, ma vieille !

— Merci du compliment…

Julie rit. Elle aussi est comédienne, mais elle a accepté un mi-temps à la bibliothèque communale pour payer son loyer.

— Tu sais quoi ? On devrait écrire notre propre pièce. Un truc sur deux actrices paumées à Bruxelles…

Je souris pour la première fois depuis des jours.

— Oui… Pourquoi pas ?

On commande deux cafés et on commence à rêver tout haut. On parle des galères de casting, des directeurs de théâtre qui nous regardent comme si on était transparentes après 35 ans, des amours ratés avec des musiciens fauchés ou des journalistes précaires…

Le soir même, je rentre chez moi avec un carnet rempli d’idées griffonnées à la va-vite. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir un but.

Mais la réalité me rattrape vite : un mail du théâtre Le Public m’annonce que ma candidature n’a pas été retenue pour leur prochaine création. Je relis le message trois fois en espérant y trouver une erreur.

Je décide d’appeler Thomas.

— Salut frangin…

— Ça va ?

— Bof… Dis-moi… Tu crois que j’ai raté ma vie ?

Un silence gênant s’installe.

— Non… T’es courageuse, Sophie. Moi j’aurais jamais osé faire ce que tu fais.

Je souris malgré moi.

— Merci…

Le lendemain matin, alors que je sors acheter du pain chez le boulanger marocain du coin — il me sourit toujours gentiment même quand je n’ai pas assez pour prendre une tartelette — je croise madame Dupuis du rez-de-chaussée.

— Alors Sophie, toujours au théâtre ?

Je hoche la tête en souriant faiblement.

— Vous savez… Mon fils aussi voulait être artiste… Maintenant il travaille chez ING.

Je rentre chez moi avec ma baguette sous le bras et cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête : « Maintenant il travaille chez ING ». Est-ce ça la réussite ? Un CDI et une voiture de société ?

Le soir venu, Julie m’appelle :

— On a une date ! Le patron du café nous laisse jouer notre pièce dans deux semaines !

Je ris nerveusement.

— On n’a même pas encore écrit la moitié !

— On s’en fout ! On improvise !

Les deux semaines passent en un éclair. On répète dans mon salon entre deux crises de fou rire et quelques larmes aussi — surtout quand Julie avoue qu’elle pense quitter Bruxelles pour retourner vivre chez ses parents à Liège parce qu’elle n’en peut plus de galérer.

Le soir de la première arrive. Il pleut sur Ixelles comme souvent en novembre. La salle est minuscule mais pleine : quelques amis fidèles, deux-trois inconnus attirés par l’affiche bricolée sur Canva… et maman au premier rang.

Quand les lumières s’éteignent et que je dis mes premières répliques — inspirées de mes propres disputes avec elle — je vois ses yeux briller d’émotion. À la fin du spectacle, elle vient me serrer dans ses bras sans rien dire. Pour la première fois depuis longtemps, je sens qu’elle est fière de moi.

En rentrant chez moi ce soir-là, sous la pluie fine et les lampadaires jaunes de Bruxelles, je me demande : est-ce ça le bonheur ? Est-ce suffisant d’avoir touché quelques cœurs pour donner un sens à toutes ces années de doute ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu peur d’avoir fait fausse route… avant de réaliser que c’était peut-être le seul chemin possible ?