« Je ne suis pas ta bonniche ! » – Le journal de Claire, mère à bout en Wallonie

« Fais-le toi-même, range et gagne ton argent ! Je ne suis pas ta bonniche, hein ! » J’ai hurlé ça en claquant la porte d’entrée, les mains tremblantes, le cœur battant à tout rompre. Je n’en pouvais plus. J’ai descendu les marches du perron de notre petite maison à Salzinnes, le visage brûlant de larmes que je refusais de laisser couler devant eux. Derrière moi, j’ai entendu la voix de Luc, mon mari, qui marmonnait quelque chose comme « Encore une crise… ». Mais cette fois, c’était différent. Cette fois, j’étais au bord du gouffre.

Tout avait commencé banalement ce matin-là. « Tu veux des saucisses ou des œufs brouillés ? » ai-je demandé à Luc, qui était déjà absorbé par son téléphone, lisant les nouvelles sur la RTBF. Il n’a même pas levé les yeux. « Saucisses. Mais pas tes expériences chelous, hein… » a-t-il grogné. J’ai soupiré. Dans mes bras, la petite Zoé s’agitait, grognon après une nuit blanche à cause de ses dents. Préparer le petit-déjeuner avec un bébé sur le bras, c’est déjà un exploit. Mais demander de l’aide à Luc, c’est comme parler à un mur.

« Tu pourrais prendre Zoé deux minutes ? » ai-je tenté, la voix douce mais tendue. Il a juste agité la main sans quitter son écran. « Attends, je termine un article… »

J’ai senti la colère monter en moi comme une vague noire. Depuis des mois, tout reposait sur mes épaules : les lessives, les repas, les devoirs d’Adrien (notre aîné de 8 ans), les courses chez Delhaize… Même mon boulot d’aide-soignante à la maison de repos semblait plus reposant que ma propre vie de famille.

« Maman, tu m’as promis qu’on ferait mon exposé sur Hergé aujourd’hui ! » a crié Adrien depuis le salon. J’ai fermé les yeux. Encore une promesse que je n’aurais pas le temps de tenir.

La tension était palpable depuis des semaines. Luc avait perdu son boulot à l’usine de Floreffe il y a six mois et depuis, il traînait à la maison, déprimé et irritable. Il disait qu’il cherchait du travail mais passait ses journées sur Facebook ou devant la télé. Moi, je faisais des heures sup’ pour payer les factures qui s’accumulaient sur le buffet.

Ma belle-mère, Monique, ne se gênait pas pour me rappeler que « dans son temps, une femme savait tenir sa maison sans râler ». Elle débarquait souvent sans prévenir, inspectant la cuisine d’un œil critique et lançant des piques à peine voilées : « Oh, tu as encore acheté des plats préparés ? C’est pas très sain pour les enfants… » J’avais envie de hurler.

Ce matin-là donc, après avoir posé Zoé dans son parc et lancé les saucisses dans la poêle, j’ai vu Luc se lever pour aller fumer sur la terrasse. Il a laissé la porte ouverte – encore – et un courant d’air glacial a envahi la cuisine. Zoé s’est mise à pleurer plus fort.

J’ai craqué. J’ai balancé la spatule dans l’évier et j’ai hurlé : « Fais-le toi-même ! Range et gagne ton argent ! Je ne suis pas ta bonniche ! »

Luc est revenu en trombe : « Quoi ? Tu pètes encore un câble ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’aime être là à rien foutre ? »

« Mais tu fais rien pour changer ! Tu m’aides même pas avec les enfants ! Tu crois que c’est facile pour moi ?! »

Adrien est apparu dans l’embrasure de la porte, les yeux ronds. Zoé hurlait. J’ai attrapé mon manteau et je suis sortie sans réfléchir.

Je me suis retrouvée dehors sous la pluie fine de novembre, sans parapluie ni but précis. J’ai marché jusqu’à la Meuse, longeant les quais grisâtres où quelques joggeurs matinaux me lançaient des regards curieux. Je me suis assise sur un banc, trempée jusqu’aux os.

Dans ma tête tournaient mille pensées : comment on en est arrivé là ? On s’aimait tant au début… On rêvait d’une maison pleine de rires et de projets. Et maintenant ? On ne se parle plus que pour se disputer ou s’accuser.

Mon téléphone a vibré : un message de Luc. « Reviens, on doit parler. Les enfants ont besoin de toi. Moi aussi… »

J’ai hésité. J’avais envie de tout plaquer, de partir loin – mais où ? Avec quel argent ? Mes parents vivent à Charleroi dans un petit appartement où il n’y a même pas une chambre pour moi et les enfants.

Je me suis souvenue du regard d’Adrien ce matin-là : inquiet, perdu. Je ne voulais pas qu’il grandisse dans une maison pleine de cris et de rancœur.

Je suis rentrée deux heures plus tard. La maison sentait le brûlé – Luc avait oublié les saucisses sur le feu. Zoé dormait enfin dans son transat ; Adrien dessinait en silence.

Luc était assis à la table, la tête dans les mains. Quand il m’a vue entrer, il a levé les yeux – rouges d’avoir pleuré ?

« Claire… Je suis désolé. Je sais que je t’aide pas assez. Mais je me sens inutile depuis que j’ai perdu mon boulot… Je sais plus comment faire… »

J’ai senti ma colère tomber d’un coup. Derrière sa mauvaise humeur se cachait sa honte, sa peur de ne plus être à la hauteur.

On a parlé longtemps ce soir-là. Pour la première fois depuis des mois, on s’est écoutés vraiment. On a décidé d’aller voir une conseillère conjugale au CPAS du quartier – peut-être qu’on trouvera des solutions ensemble.

Mais rien n’est réglé. Les factures sont toujours là ; Zoé fait toujours ses dents ; Monique continue ses visites surprises…

Parfois je me demande : est-ce qu’on va y arriver ? Est-ce qu’on peut encore retrouver ce bonheur simple qu’on avait rêvé ? Ou est-ce que toutes les familles finissent par s’abîmer dans le quotidien et les non-dits ?

Et vous… Vous avez déjà eu envie de tout plaquer ? Qu’est-ce qui vous retient encore ?