Une chambre, quatre générations – Confession d’une grand-mère wallonne

— Maman, tu peux me prêter encore vingt euros ? J’te jure, c’est pour les couches de la petite.

La voix de mon fils, Quentin, résonne dans la pièce exiguë. Je serre les dents. Je ne sais même plus si c’est la fatigue ou la colère qui me fait trembler les mains. Je fouille dans mon vieux portefeuille élimé, celui que j’ai depuis l’époque où je travaillais encore à la biscuiterie de Herstal. Il reste un billet froissé. Je le tends à Quentin sans un mot. Il évite mon regard, attrape l’argent et file dehors, laissant derrière lui l’odeur de tabac froid et de promesses non tenues.

Je m’appelle Marie-Louise, j’ai soixante-huit ans. Je vis dans une chambre de seize mètres carrés à Liège, avec mes trois petits-enfants : Chloé (8 ans), Mathis (5 ans) et la petite dernière, Zoé, qui n’a même pas deux ans. Leur mère, Julie, est partie il y a six mois. Elle n’en pouvait plus des disputes, des factures impayées, du manque d’espace, du manque d’air. Elle a laissé un mot sur la table : « Je ne peux plus. »

Depuis, c’est moi qui fais tout : lever les enfants, préparer le petit-déjeuner (quand il y a de quoi), les emmener à l’école communale du quartier. Je fais la queue à la banque alimentaire deux fois par semaine. Je lave les vêtements à la main dans la baignoire, parce que la machine à laver est tombée en panne il y a trois mois et Quentin n’a jamais eu le temps de s’en occuper.

Le soir, on s’entasse tous sur le vieux matelas posé à même le sol. Chloé lit des histoires à Mathis pendant que je berce Zoé. Parfois, j’entends Quentin rentrer tard, titubant, marmonnant des excuses à voix basse. Parfois il ne rentre pas du tout.

— Mamie, pourquoi papa il crie tout le temps ?

Chloé me pose la question un soir où la pluie tape fort contre la fenêtre. Je sens ma gorge se serrer.

— Il est fatigué, ma puce. Il a beaucoup de soucis.

Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas vrai. Quentin n’a jamais su être adulte. Il a eu Mathis à vingt ans, déjà sans boulot stable. Il a enchaîné les petits boulots : ouvrier sur chantier à Seraing, serveur dans un snack à Ans… Toujours viré pour retard ou absence. Il dit que c’est la faute du système, que personne ne lui donne sa chance.

Moi, je me souviens d’un petit garçon rieur qui courait dans les bois de Cointe avec son chien Filou. Où est passé ce fils-là ?

Un matin d’avril, tout bascule. La directrice de l’école m’appelle :

— Madame Dufour, il faudrait venir chercher Mathis. Il est malade et on n’arrive pas à joindre votre fils.

Je laisse Zoé chez une voisine et je cours jusqu’à l’école sous la pluie battante. Mathis a de la fièvre et pleure dans mes bras.

— Mamie, je veux rentrer à la maison…

Sur le chemin du retour, je croise Madame Leroy, notre voisine du dessus.

— Marie-Louise… Tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu vas t’épuiser !

Je hausse les épaules. Qui s’en occupera si ce n’est moi ? Les services sociaux sont déjà venus deux fois. Ils menacent de placer les enfants si la situation ne s’améliore pas.

Le soir même, Quentin rentre ivre mort. Il s’écroule sur le matelas sans un mot. J’ai envie de hurler.

— Quentin ! Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu veux qu’on nous enlève les petits ?

Il me regarde avec des yeux vides.

— T’as qu’à les donner si t’en veux plus…

Je claque la porte de la salle de bain pour étouffer mes sanglots. Je pense à appeler ma sœur à Namur, mais elle a déjà ses propres problèmes.

Les jours passent. Les dettes s’accumulent. L’électricité est coupée pendant deux jours parce que je n’ai pas pu payer l’acompte. On mange des tartines sèches et du fromage fondu distribué par le CPAS.

Un soir, Chloé me tend un dessin : elle a dessiné une grande maison avec plein de fenêtres et un jardin rempli de fleurs.

— C’est pour quand on aura une vraie maison, mamie…

Je serre le dessin contre mon cœur et je pleure en silence.

Un matin de mai, Zoé tombe malade à son tour. Fièvre, toux sèche. Je n’ai pas d’argent pour le médecin. Je vais voir le pharmacien du coin.

— Madame Dufour… Vous avez encore un solde impayé…

Je supplie du regard. Il me donne un sirop en cachette.

Le soir même, Quentin rentre plus tôt que d’habitude. Il s’assied en face de moi.

— Maman… J’ai trouvé un boulot à Charleroi. Sur un chantier. Mais c’est loin… Faudrait que tu gardes encore les petits quelques semaines…

Je sens ma colère monter.

— Et tu comptes revenir quand ? Tu crois que je vais tenir combien de temps comme ça ?

Il baisse les yeux.

— J’sais pas… Mais j’ai pas le choix…

Je voudrais lui dire qu’il n’a jamais eu le choix parce qu’il n’a jamais voulu en prendre un vrai.

Les semaines passent. Quentin envoie parfois un peu d’argent par virement mais jamais assez pour tout payer. Les enfants demandent après lui mais il ne répond pas aux appels.

Un soir d’été, alors que je borde Mathis et Chloé sur le matelas, Chloé me demande :

— Mamie… Pourquoi maman elle revient pas ?

Je n’ai pas de réponse.

La solitude me pèse comme une chape de plomb. Parfois j’imagine partir moi aussi, tout laisser derrière moi. Mais qui s’occuperait d’eux ?

Un matin d’août, Julie réapparaît soudainement sur le pas de la porte. Elle a maigri, ses yeux sont cernés mais elle tend les bras vers ses enfants en pleurant.

— Je suis désolée… Je veux essayer encore…

Quentin revient aussi quelques jours plus tard. Ils se disputent violemment devant les enfants.

— T’es jamais là ! — Et toi t’es partie ! — Tu crois que c’est facile ?

Je hurle :

— Assez ! Vous croyez que c’est facile pour moi ? Vous croyez que j’ai choisi cette vie ?

Le silence tombe comme une chape de plomb.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je regarde mes petits-enfants respirer doucement dans leur sommeil agité et je me demande si l’amour suffit vraiment à tout réparer.

Aujourd’hui encore, nous vivons tous dans cette même pièce. Le CPAS nous a proposé un logement social mais il faut attendre des mois sur liste d’attente. Chaque jour ressemble au précédent : fatigue, disputes, espoirs déçus et petits bonheurs volés – un sourire de Zoé, un dessin de Chloé, une caresse de Mathis.

Parfois je me demande : jusqu’où peut-on aller par amour ? Est-ce qu’on finit par se perdre soi-même à force de vouloir sauver les autres ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?