Pourquoi tu me juges ? Histoire d’une femme wallonne qui ne veut pas d’enfants
« Sophie, tu ne peux pas comprendre tant que tu n’as pas d’enfants. »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains, cherchant un peu de chaleur dans ce matin gris de novembre à Namur. Mon père, assis en face de moi, détourne le regard vers la fenêtre embuée. Il ne dit rien, comme toujours. Ma sœur aînée, Claire, souffle bruyamment en rangeant les assiettes du petit-déjeuner. Je sens leurs regards sur moi, lourds, accusateurs.
Je n’ai jamais voulu d’enfants. Ce n’est pas un caprice, ni une rébellion adolescente. C’est une certitude profonde qui m’habite depuis l’enfance. Petite déjà, je préférais lire dans ma chambre ou explorer les sentiers du parc Louise-Marie plutôt que jouer à la maman avec mes cousines. À l’école secondaire de l’Athénée royal, mes copines rêvaient de mariage et de poussettes ; moi, je rêvais de voyages, d’indépendance, de longues nuits à refaire le monde dans les cafés de la rue de Bruxelles.
Mais ici, en Wallonie, dans cette famille où l’on se transmet les traditions comme on se passe le sel à table, mon choix est vu comme une anomalie. « Tu changeras d’avis quand tu rencontreras le bon », m’a-t-on répété pendant des années. J’ai rencontré Thomas à l’université de Liège. Il était drôle, passionné par la politique belge et les bandes dessinées de François Schuiten. On s’est aimés tout de suite, sans hésiter. Mais dès notre premier Noël ensemble chez mes parents, la question est tombée :
« Alors Thomas, vous comptez nous faire des petits-enfants bientôt ? »
Il a souri poliment. Moi, j’ai senti la colère monter. Pourquoi cette obsession ? Pourquoi ce besoin de perpétuer à tout prix ?
Les années ont passé. Thomas et moi avons emménagé dans un petit appartement près du parc Léopold. On a adopté un chat, Gustave, qui fait la sieste sur le radiateur en ronronnant comme un moteur diesel. On voyage beaucoup : Bruges sous la pluie, les Ardennes en automne, Gand au printemps. Je me sens heureuse, libre.
Mais à chaque repas de famille, la même rengaine :
« Tu sais Sophie, tu n’es plus toute jeune… »
« Et si tu le regrettes plus tard ? »
« Ce n’est pas naturel pour une femme… »
Un jour, lors d’un barbecue chez Claire à Gembloux, la tension a explosé. Ma sœur venait d’annoncer sa troisième grossesse. Tout le monde l’a félicitée, embrassée. Puis ma mère s’est tournée vers moi :
« Et toi Sophie ? Tu ne veux vraiment pas essayer ? Juste pour voir… »
J’ai posé mon verre sur la table avec un bruit sec.
« Non maman. Je ne veux pas d’enfants. Jamais. »
Un silence glacial est tombé sur le jardin. Mon père a toussé. Claire m’a lancé un regard plein de pitié.
« Tu es égoïste Sophie. Tu penses qu’à toi-même. Tu ne comprends pas ce que c’est d’aimer vraiment quelqu’un… »
J’ai eu envie de hurler. De leur dire que j’aime profondément Thomas, que j’aime mes amis, que j’aime la vie telle qu’elle est. Que mon amour n’a pas besoin de se matérialiser par un enfant pour être réel.
Mais je suis restée muette. J’ai ramassé mon sac et je suis partie sans un mot.
Ce soir-là, j’ai marché longtemps dans les rues pavées de Namur, sous les lampadaires jaunes et la pluie fine. J’ai pensé à toutes ces femmes avant moi : ma grand-mère qui a élevé six enfants sans jamais se plaindre ; ma tante Marie qui a sacrifié ses rêves pour s’occuper de ses frères et sœurs ; ma mère qui a mis sa carrière entre parenthèses pour nous élever Claire et moi.
Est-ce que je trahissais leur histoire en refusant ce destin ? Ou bien est-ce que je leur rendais hommage en osant choisir autre chose ?
Les mois ont passé. Les invitations familiales se sont faites plus rares. Parfois je reçois un message de Claire : « Maman demande si tu vas bien… Tu devrais venir plus souvent. Les enfants aimeraient te voir. »
Je réponds vaguement. Je me sens coupable parfois – coupable d’être heureuse autrement.
Au travail aussi, les questions fusent. Je suis bibliothécaire à l’Université de Namur. Mes collègues discutent souvent de leurs enfants : « Mon fils commence le foot à Jambes ! », « Ma fille veut faire du scoutisme… ». On me demande : « Et toi Sophie ? Tu comptes t’y mettre quand ? » Je souris, j’élude.
Un jour, lors d’un pot de départ, une collègue – Anne-Laure – me prend à part :
« Tu sais Sophie… Moi non plus je n’en voulais pas au début. Mais regarde comme ils sont mignons ! Tu verras, ça viendra… »
Je ris jaune. Pourquoi personne ne peut-il accepter qu’on ne change pas tous d’avis ? Qu’on puisse être complète sans enfant ?
Avec Thomas, parfois la question revient aussi.
« Tu es sûre ? Tu ne veux vraiment pas essayer ? Même pas pour moi ? »
Je sens son doute, sa tristesse parfois. Il aime les enfants – il joue avec ses neveux à Seraing avec une tendresse qui me serre le cœur.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits de Namur et que Gustave ronfle sur le canapé, Thomas me regarde longuement.
« Sophie… Si on n’a jamais d’enfant… Tu crois qu’on sera heureux quand même ? »
Je prends sa main dans la mienne.
« Je ne sais pas Thomas… Mais je sais que je ne veux pas vivre une vie qui n’est pas la mienne juste pour faire plaisir aux autres. Je t’aime toi, comme on est maintenant… Est-ce que ça ne suffit pas ? »
Il sourit tristement et m’embrasse sur le front.
Parfois je doute. Et si j’avais tort ? Si dans dix ans je regrettais ce choix ? Si je me retrouvais seule dans une maison silencieuse pendant que Claire fêterait Noël entourée de ses petits-enfants ?
Mais alors je pense à tout ce que j’ai déjà vécu : les couchers de soleil sur la Meuse, les nuits blanches à refaire le monde avec Thomas et nos amis au Café Leffe, les randonnées dans les Fagnes… Et je me dis que ma vie est pleine – autrement.
Un dimanche matin, alors que je feuillette un roman dans mon salon baigné de lumière, ma mère m’appelle.
« Sophie… Je voulais te dire pardon si on t’a blessée avec papa et Claire. Ce n’est pas facile pour nous de comprendre ton choix… Mais tu restes notre fille et on t’aime comme tu es. Viens dîner dimanche prochain ? »
Je sens les larmes monter.
Peut-être qu’un jour ils comprendront vraiment. Peut-être pas.
Mais aujourd’hui je me sens enfin en paix avec mon choix.
Est-ce vraiment égoïste de vouloir vivre selon ses propres désirs ? Ou bien est-ce le plus grand acte d’amour envers soi-même – et envers ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?