Leçons de silence : Journal d’une vie wallonne

« Tu comptes rester là toute la journée à regarder la pluie, Aurélie ? » La voix de mon père résonne dans la cuisine, sèche comme une feuille morte. Je serre la tasse de café entre mes mains, espérant qu’elle me réchauffe plus que ses mots. Le carrelage froid sous mes pieds nus me rappelle que je n’ai pas encore eu le courage d’enfiler mes chaussettes.

Je détourne les yeux vers la fenêtre. Les gouttes s’écrasent sur la vitre, dessinant des rivières éphémères. Namur sous la pluie, c’est comme un tableau de Magritte : familier et étrange à la fois. « Je cherche, papa. J’envoie des CV tous les jours. » Ma voix est basse, presque inaudible. Il soupire, lève les yeux au ciel, puis s’en va sans un mot de plus.

Depuis que j’ai terminé mes études en sciences sociales à l’UNamur, le monde semble s’être refermé sur moi comme une coquille vide. Les offres d’emploi sont rares, et chaque entretien se termine par un « Nous avons choisi un autre profil ». Je me sens inutile, encombrante dans cette maison où le silence est devenu notre langue maternelle depuis la mort de maman.

Thomas, mon frère cadet, descend l’escalier en trombe. Il claque la porte du frigo, attrape une canette de Jupiler et me lance : « Tu pourrais au moins faire à manger si tu restes là ! » Je ravale ma colère. Il n’a que dix-sept ans, mais il parle déjà comme papa. La colère est notre héritage familial.

Je me souviens du rire de maman, de ses mains qui sentaient la lavande et du bruit de ses pas dans le couloir. Depuis qu’elle est partie – cancer du sein, foudroyant – la maison s’est remplie d’ombres et de regrets. Papa ne parle plus que pour donner des ordres ou se plaindre du gouvernement. Thomas s’enferme dans sa chambre avec ses jeux vidéo et ses rêves d’ailleurs.

Ce soir-là, alors que je prépare une soupe aux poireaux – la recette préférée de maman – papa rentre du boulot plus tôt que d’habitude. Il pose son sac sur la table et s’assied sans un mot. Je sens son regard sur moi pendant que je coupe les légumes. « Tu sais, Aurélie… » commence-t-il, puis il s’arrête. Le silence s’installe, pesant.

« Quoi ? »

Il hésite, puis reprend : « J’ai vu que la commune cherche quelqu’un pour l’accueil au CPAS. C’est pas glorieux, mais c’est mieux que rien. »

Je serre le couteau un peu trop fort. « Tu veux que je fasse quoi ? Que je supplie pour un CDD payé au lance-pierre ? »

Il hausse les épaules. « On n’a pas tous le luxe de choisir. »

La soupe bout sur le feu. Je voudrais hurler, lui dire que j’ai des rêves plus grands que ce village où tout le monde connaît tout le monde et où les secrets s’étouffent dans les murs épais des maisons en pierre.

Après le repas, je monte dans ma chambre mansardée. Les posters de Stromae et Angèle me regardent avec compassion. J’ouvre mon journal :

3 octobre – Il pleut encore. Papa me reproche mon inutilité. Thomas me méprise. Maman me manque tellement que j’en ai mal au ventre.

Je ferme les yeux et laisse couler les larmes en silence.

Le lendemain matin, je décide d’aller marcher sur les bords de la Meuse. L’air est frais, chargé d’humidité et d’odeurs de feuilles mortes. Je croise Madame Delvaux, notre voisine octogénaire :

« Aurélie ! Tu as l’air fatiguée… »

Je souris faiblement. « Ça va, merci… »

Elle pose sa main sur mon bras : « Tu sais, ta maman serait fière de toi. Elle disait toujours que tu étais forte. »

Je retiens un sanglot et hoche la tête.

En rentrant à la maison, je trouve Thomas assis sur le perron, une cigarette à la main.

« Tu veux tirer ? »

Je secoue la tête.

Il souffle la fumée en l’air : « Papa est chiant mais… il a peur tu sais ? Il sait pas comment faire sans maman. Moi non plus… »

C’est la première fois qu’il me parle sans agressivité depuis des mois.

« Moi aussi j’ai peur », je murmure.

Il écrase sa cigarette et se lève : « On pourrait essayer… d’être moins cons l’un avec l’autre ? »

Je souris malgré moi.

Les jours passent. J’accepte finalement l’entretien au CPAS. La responsable, Madame Lefèvre, me reçoit dans un bureau aux murs couverts d’affiches sur l’inclusion sociale.

« Vous avez déjà travaillé avec des publics fragilisés ? »

Je bredouille quelques mots sur mes stages à Bruxelles et à Liège.

Elle me regarde droit dans les yeux : « Ici, on a besoin de gens qui savent écouter. Pas seulement parler. »

Je pense à tous ces silences accumulés chez moi.

Quelques semaines plus tard, je décroche le poste – un mi-temps précaire mais un début.

À table ce soir-là, papa ne dit rien mais je vois une lueur différente dans ses yeux.

Thomas me demande si je peux lui prêter mon vélo pour aller chez son pote Maxime.

La vie reprend doucement ses droits.

Mais certains soirs, quand la pluie tambourine contre les vitres et que le vent fait grincer les volets, je me demande : est-ce qu’on apprend jamais vraiment à vivre avec l’absence ? Est-ce que le silence finit par nous protéger ou nous détruire ? Qu’en pensez-vous ?