Les poires de maman : un automne à Namur
— Prends-les, s’il te plaît, Muriel. Elles ne sont pas très jolies, mais elles viennent du jardin. Sans produits, tu sais bien…
Je regarde la petite main ridée de maman qui me tend un sac en plastique, rempli de poires cabossées. Je sens l’odeur de la terre humide, du vieux cellier où elle les a rangées. Je prends le sac, bien sûr que je le prends. Comment pourrais-je refuser ? Mais au fond de moi, une boule se forme. Je me demande si c’est la dernière fois qu’elle me donnera des fruits de son jardin.
— Merci, maman. Tu sais que j’adore tes poires.
Elle sourit, mais son sourire est fatigué. Depuis la mort de papa, il y a trois ans, elle a vieilli d’un coup. Elle s’est recroquevillée sur elle-même, comme si la maison de Jambes était devenue trop grande pour elle seule. Je m’assieds à la table de la cuisine, là où j’ai fait mes devoirs enfant, là où elle m’a consolée après mes premières peines d’amour.
— Tu veux un café ?
Sa voix tremble un peu. Je hoche la tête. Elle prépare le café à l’ancienne, dans la vieille cafetière italienne cabossée. Le silence s’installe, seulement troublé par le bruit du percolateur et le tic-tac de l’horloge murale. Je regarde autour de moi : les rideaux à fleurs délavés, la nappe en plastique, les photos jaunies sur le buffet. Tout est resté pareil depuis mon enfance, et pourtant tout a changé.
— Tu as vu ta sœur ?
La question tombe comme un couperet. Je savais qu’elle viendrait. Ma sœur, Sophie, ne vient plus voir maman depuis des mois. Depuis cette dispute absurde à propos de l’héritage de papa : une histoire d’actions Dexia et d’une vieille montre en or. Depuis, c’est le silence radio.
— Non… Elle ne répond pas à mes messages.
Maman soupire. Je vois ses yeux se mouiller.
— J’ai peur de mourir sans vous voir réconciliées…
Je serre sa main dans la mienne. Que puis-je dire ? Moi aussi j’aimerais retrouver ma sœur. Mais la rancœur est tenace dans notre famille. Depuis toujours, on se tait plus qu’on ne se parle. On laisse les non-dits s’accumuler comme la poussière sur les meubles du salon.
Le café est prêt. Maman verse deux tasses et s’assied en face de moi.
— Tu te souviens quand vous étiez petites ? Vous faisiez des cabanes dans le jardin avec les draps…
Je souris malgré moi.
— Oui… Et tu râlais parce qu’on salissait tout.
Elle rit doucement. Un rire qui s’éteint vite.
— J’aimerais tant que tout redevienne comme avant…
Je sens une larme couler sur ma joue. Je me lève pour cacher mon émotion et vais regarder par la fenêtre. Le jardin est envahi par les feuilles mortes. Le vieux pommier penche dangereusement vers le sol.
— Tu devrais faire venir quelqu’un pour élaguer l’arbre, maman.
— Oh, tu sais… Ça coûte cher. Et puis il tient encore debout…
Toujours cette fierté wallonne, ce refus d’admettre qu’on a besoin d’aide. Comme si demander un service était une honte.
Je me rassieds. J’aimerais lui parler de mon divorce avec Benoît, mais je n’ose pas. Elle a déjà assez de soucis comme ça. Pourtant, j’aurais besoin d’en parler à quelqu’un. Depuis que Benoît est parti vivre à Liège avec sa nouvelle compagne, je me sens vide. Les enfants sont grands maintenant : Maxime fait ses études à Louvain-la-Neuve et ne rentre que pour laver son linge ; Chloé travaille à Bruxelles et ne répond qu’aux messages urgents.
— Tu as des nouvelles des enfants ?
Maman lit dans mes pensées.
— Maxime va bien… Il a réussi ses examens. Chloé travaille beaucoup.
Je mens un peu. La vérité, c’est que je me sens seule. Entre mon boulot à la commune et l’appartement trop grand à Salzinnes, j’ai l’impression de flotter dans ma propre vie.
Maman pose sa main sur la mienne.
— Tu sais… La solitude, on s’y habitue jamais vraiment.
Je baisse les yeux. Elle a raison. Mais comment lui dire que j’ai peur de finir comme elle ? Seule dans une maison trop grande, à attendre des visites qui ne viennent pas ?
Un bruit de voiture nous fait sursauter. Maman se lève péniblement pour regarder par la fenêtre.
— Ce n’est rien… Juste le facteur.
Elle revient s’asseoir, essoufflée.
— Tu sais, Muriel… J’ai écrit une lettre à Sophie. Je lui ai dit que je voulais vous voir toutes les deux avant Noël.
Je sens mon cœur se serrer.
— Tu crois qu’elle viendra ?
Maman hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Mais il faut essayer.
Le silence retombe. Je regarde ses mains trembler légèrement autour de sa tasse. J’ai envie de pleurer. J’ai envie de crier à Sophie qu’elle nous manque, que rien n’est plus important que la famille. Mais je n’y arrive pas.
Le temps passe lentement dans cette cuisine où tout sent le passé : le café fort, les biscuits maison, l’encaustique sur les meubles en chêne massif.
— Tu restes manger ?
Je secoue la tête.
— Non… J’ai du travail à la maison.
C’est faux. Mais je n’ai pas la force de rester plus longtemps dans cette atmosphère lourde de regrets et d’amour non-dit.
Je me lève et embrasse maman sur le front.
— Prends soin de toi…
Elle me serre fort contre elle.
— Reviens vite… Et essaie d’appeler ta sœur.
Sur le chemin du retour vers Salzinnes, je regarde le sac de poires posé sur le siège passager. Elles sentent l’automne et l’enfance perdue. Je pense à Sophie, à nos disputes idiotes, à tout ce temps gâché par l’orgueil et la jalousie.
Arrivée chez moi, je pose les poires sur la table et m’effondre en larmes. Je voudrais remonter le temps, retrouver ces après-midis où nous étions toutes les deux dans le jardin sous le regard bienveillant de maman. Mais la vie n’est pas un conte de fées.
Je prends mon téléphone et compose le numéro de Sophie. La sonnerie retentit longtemps avant que sa voix réponde :
— Allô ?
Je reste muette quelques secondes avant de murmurer :
— C’est moi… Muriel. Maman voudrait qu’on se voie toutes les deux avant Noël…
Un silence gênant s’installe au bout du fil.
— On verra…
La conversation s’arrête là. Je pose le téléphone et regarde par la fenêtre la pluie qui commence à tomber sur Namur.
Pourquoi est-ce si difficile d’aimer ceux qui comptent le plus ? Pourquoi laisse-t-on les blessures du passé nous séparer alors qu’on sait que le temps file ? Peut-être qu’un jour on trouvera le courage de se pardonner… Ou peut-être pas.