Fuir, avant qu’il ne soit trop tard…
« Aurélie, tu ne comprends donc rien ? Tu veux encore me ridiculiser devant tout le monde ? »
La voix de Thomas résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la casserole, les mains moites. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Dehors, la pluie tambourine sur les vitres de notre petit appartement à Seraing, mais à l’intérieur, c’est un orage bien plus violent qui gronde.
Je me revois, il y a trois ans, sur la place Saint-Lambert à Liège. J’avais 22 ans, insouciante, le sourire facile. Thomas m’a abordée avec son accent liégeois et son regard bleu acier. Il était drôle, charmeur, il connaissait tout le monde. « Tu veux boire un café avec moi ? » avait-il lancé, sûr de lui. J’ai ri, flattée. Je n’avais jamais eu un garçon comme lui qui s’intéressait à moi.
Ma mère, Monique, n’a jamais aimé Thomas. « Il est trop beau parleur, ma fille. Fais attention… » Mais moi, j’étais déjà amoureuse. Il m’a offert des roses rouges pour mon anniversaire, il a invité mes parents au restaurant La Bouffonnerie. Même mon père, Luc, a fini par l’apprécier. « Il a la tête sur les épaules, ce garçon-là. »
Tout est allé vite. Les fiançailles à Noël, entourés de nos familles. Thomas s’est agenouillé devant tout le monde dans le salon décoré de guirlandes. J’ai dit oui en pleurant de joie. Ma sœur Julie a filmé la scène avec son téléphone. Tout le monde a applaudi.
Le mariage à l’église Saint-Jacques fut somptueux. J’étais en robe blanche, Thomas en costume gris anthracite. Les photos devant la Meuse, les rires, les promesses d’un avenir radieux…
Mais après la lune de miel à Ostende, tout a changé.
Thomas est devenu nerveux. Il rentrait tard du boulot à l’usine ArcelorMittal. Il râlait pour un rien : « T’as encore oublié d’acheter du lait ? T’es bonne à rien ! » Au début, je croyais qu’il était juste fatigué. Mais les reproches sont devenus des cris. Puis des insultes.
Un soir, il a jeté mon téléphone contre le mur parce que j’avais liké une photo d’un ancien camarade sur Facebook. « Tu veux me tromper ? Tu crois que je suis idiot ? »
J’ai voulu en parler à ma mère. Mais elle était déjà inquiète pour mon frère Damien qui avait perdu son boulot chez Caterpillar à Gosselies. Je ne voulais pas l’accabler.
Je me suis isolée. Mes amies – Sophie, Fatima – m’invitaient au cinéma ou à la foire de Liège, mais je trouvais toujours une excuse : « Je suis fatiguée… Thomas n’aime pas quand je sors… »
Un soir d’hiver, alors que la neige recouvrait les trottoirs de notre quartier populaire, Thomas est rentré ivre. Il a claqué la porte si fort que le cadre de la photo de notre mariage est tombé.
« T’es qu’une petite conne ! Tu crois que tu vaux mieux que moi ? »
J’ai eu peur pour la première fois. Il a levé la main mais s’est arrêté à quelques centimètres de mon visage. J’ai senti son souffle chaud et alcoolisé sur ma joue.
Le lendemain matin, il m’a offert des croissants et un bouquet de tulipes jaunes.
« Je suis désolé, ma puce… Je t’aime tu sais… C’est le boulot qui me rend fou… »
J’ai pardonné. Encore.
Mais les crises sont revenues. De plus en plus violentes. Un jour, il a frappé le chat parce qu’il avait renversé sa bière.
J’ai commencé à faire des cauchemars. Je me réveillais en sursaut au moindre bruit.
Un samedi matin, alors que je faisais les courses chez Delhaize avec Julie, elle m’a prise à part :
— Aurélie… Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as des bleus sur le bras…
— Je suis tombée dans l’escalier…
— Arrête de mentir ! Je te connais !
J’ai fondu en larmes entre les rayons de yaourts et de bières spéciales.
Julie m’a suppliée :
— Viens chez moi ce soir ! On dira à Thomas que tu dors ici pour aider maman…
Mais j’avais peur. Peur qu’il me retrouve. Peur du scandale dans la famille.
À Noël dernier, toute la famille était réunie chez mes parents à Huy. Thomas faisait bonne figure devant tout le monde. Il racontait des blagues sur les Flamands et imitait l’accent bruxellois pour faire rire mon oncle Jean-Pierre.
Mais dans la voiture au retour :
— T’as vu comment ta mère me regarde ? Elle me déteste ! C’est ta faute !
Il a accéléré sur l’autoroute E42 malgré la neige qui tombait dru.
J’ai cru mourir ce soir-là.
Après cette nuit-là, j’ai commencé à cacher un peu d’argent dans une boîte de biscuits Delacre au fond du placard. J’ai cherché sur internet : « femmes battues Belgique aide ». J’ai découvert qu’il y avait une maison d’accueil à Liège.
Un matin où Thomas était parti tôt au travail, j’ai fait ma valise en tremblant. J’ai pris le chat sous le bras et j’ai appelé Julie :
— Viens me chercher maintenant… S’il te plaît…
Elle est arrivée en dix minutes avec sa vieille Peugeot 206.
En quittant l’appartement, j’ai eu un dernier regard pour les photos accrochées au mur : notre mariage, nos vacances à Durbuy… Tout semblait si loin.
Chez Julie, j’ai dormi trois jours d’affilée. Ma mère est venue me voir en pleurant :
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— J’avais honte…
— Ce n’est pas ta faute, ma chérie…
Thomas a appelé sans arrêt. Il a envoyé des messages : « Reviens ! Je vais changer ! Je t’en supplie ! »
Mais j’étais décidée cette fois-ci.
Avec l’aide d’une assistante sociale du CPAS et d’une psychologue de la maison d’accueil, j’ai entamé les démarches pour divorcer.
Les semaines ont été longues et douloureuses. J’avais peur de croiser Thomas dans la rue ou au marché du dimanche matin.
Petit à petit, j’ai repris goût à la vie. J’ai retrouvé un petit boulot dans une librairie près du Carré à Liège. J’ai recommencé à rire avec Sophie et Fatima autour d’une gaufre chaude place du Marché.
Mais parfois, la nuit, je me demande : comment ai-je pu rester aussi longtemps ? Pourquoi ai-je cru que l’amour pouvait tout excuser ?
Aujourd’hui encore, je regarde mon reflet dans la vitrine du tram 1 direction Coronmeuse et je me demande : Combien sommes-nous en Belgique à vivre cela en silence ? Et vous… auriez-vous eu le courage de partir ?