Le bonheur à portée de main : l’histoire de Larysa à Liège
— Tu pourrais au moins essayer de sourire, Larysa ! On dirait que tu portes le malheur du monde sur tes épaules !
La voix de ma mère, Monique, résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains, les yeux rivés sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie s’abat sur les pavés de notre rue à Liège, rendant tout plus gris encore. Je sens le regard de ma mère peser sur moi, insistant, presque douloureux.
— Tu sais bien que je ne fais pas exprès, je murmure. C’est juste…
Je m’arrête. Comment expliquer ce poids qui m’écrase chaque matin ? Ce sentiment d’être étrangère dans ma propre vie ?
— Juste quoi ? Que tu n’as jamais l’air contente ? Tu ressembles à ton père quand il était contrarié. Mais lui, au moins, il savait se battre pour ce qu’il voulait.
Je détourne les yeux. Mon père, Jean-Pierre, est parti il y a trois ans. Un infarctus fulgurant. Depuis, la maison semble trop grande pour nous deux. Ma mère s’accroche à ses souvenirs et à ses reproches comme à une bouée. Moi, je flotte entre deux eaux.
Je me lève brusquement.
— Je vais être en retard au boulot.
— Tu travailles trop, Larysa. Tu devrais sortir, rencontrer du monde. À ton âge, j’étais déjà fiancée !
Je claque la porte derrière moi sans répondre. Dans la cage d’escalier, l’odeur de soupe aux poireaux du voisin me donne la nausée. Je descends les marches quatre à quatre, fuyant le regard accusateur de ma mère et celui, tout aussi impitoyable, que je croise chaque matin dans le miroir.
Sur le quai de la gare des Guillemins, je m’observe dans la vitre du train : visage allongé, nez trop grand, bouche trop fine. Seuls mes cheveux noirs et épais me plaisent encore. J’ai laissé pousser ma frange jusqu’aux yeux pour cacher ce regard gris et froid qui ne plaît à personne — surtout pas à moi.
Au boulot, chez Delhaize, je range les rayons en silence. Les clients me saluent à peine. Parfois, un collègue tente une blague :
— Hé Larysa, t’as perdu ton sourire ou quoi ?
Je hausse les épaules. On ne me connaît pas ici. On ne sait rien de mes insomnies ni des disputes qui éclatent chaque soir à la maison.
Un jour, alors que je replace des boîtes de biscuits, une cliente âgée s’approche. Elle me regarde longuement.
— Tu sais, ma petite, t’as des yeux magnifiques. On dirait la Meuse quand il fait orage.
Je rougis violemment. Personne ne m’a jamais dit ça.
— Merci…
Elle sourit doucement.
— Faut pas toujours écouter ce que les autres disent. Parfois on se trompe sur soi-même.
Je repense à ses mots toute la journée. Et le soir venu, alors que je rentre sous la pluie battante, je me surprends à lever les yeux vers le ciel.
À la maison, ma mère est assise devant la télé. Elle ne me regarde pas.
— T’as pensé à acheter du pain ?
Je soupire.
— Non. J’ai oublié.
Elle lève les yeux au ciel.
— Tu oublies toujours tout ! C’est pas compliqué pourtant !
Je serre les poings. J’ai envie de crier : « Et toi, tu oublies que je fais de mon mieux ! » Mais je ravale mes mots. J’ai appris à me taire pour éviter l’orage.
Les jours passent ainsi, monotones et lourds. Jusqu’au soir où tout bascule.
C’était un vendredi soir. Je rentrais plus tard que d’habitude — j’avais accepté un remplacement en caisse pour aider une collègue malade. En ouvrant la porte de l’appartement, j’ai entendu des sanglots étouffés dans la cuisine.
Ma mère était assise par terre, le dos contre le frigo, une bouteille de vin vide à ses côtés.
— Maman ?
Elle a levé vers moi un visage ravagé par les larmes.
— Je suis désolée… Je suis tellement fatiguée…
Je me suis accroupie près d’elle sans savoir quoi dire. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu ma mère autrement : fragile, perdue, aussi seule que moi.
Cette nuit-là, nous avons parlé jusqu’à l’aube. Elle m’a raconté sa jeunesse à Namur, ses rêves abandonnés pour élever une famille qu’elle n’a jamais vraiment choisie. Elle m’a avoué qu’elle avait peur de vieillir seule et que mon père lui manquait chaque jour un peu plus.
J’ai pleuré avec elle. Pour la première fois depuis des années, nous étions deux femmes blessées qui se reconnaissaient enfin.
Les semaines suivantes ont été différentes. Ma mère a accepté de voir un psychologue du CPAS ; moi j’ai commencé à écrire dans un carnet tout ce que je n’osais pas dire à voix haute.
Un samedi matin, alors que je buvais mon café sur le balcon en regardant les toits mouillés de Liège, j’ai reçu un message inattendu :
« Salut Larysa ! C’est Ahmed du boulot. Ça te dirait d’aller boire un verre après le service ? »
J’ai hésité longtemps avant de répondre. Ahmed était toujours souriant avec tout le monde ; il avait ce don de mettre les gens à l’aise. J’ai accepté finalement — plus par curiosité que par envie réelle.
Ce soir-là au Pot au Lait, il m’a écoutée parler sans jamais m’interrompre. Il m’a raconté son arrivée du Maroc quand il avait dix ans, les moqueries à l’école parce qu’il parlait français avec un accent différent. Nous avons ri ensemble de nos maladresses et partagé nos solitudes comme on partage un secret précieux.
Petit à petit, j’ai commencé à changer mon regard sur moi-même. J’ai compris que mes blessures faisaient partie de moi mais qu’elles ne me définissaient pas entièrement.
Un dimanche après-midi d’automne, alors que je marchais avec Ahmed le long de la Meuse couverte de feuilles mortes, il s’est arrêté brusquement :
— Tu sais Larysa… T’es belle quand tu souris.
J’ai éclaté de rire — un vrai rire cette fois — et j’ai senti quelque chose se fissurer en moi : une carapace trop lourde qui se brisait enfin.
Aujourd’hui encore, il y a des jours où le miroir me renvoie une image que je n’aime pas. Il y a des soirs où ma mère retombe dans ses silences amers et où la solitude me serre le cœur comme un étau. Mais il y a aussi ces moments lumineux où je me sens enfin vivante — quand Ahmed me prend la main ou quand une vieille dame me compare à la Meuse en colère.
Le bonheur est-il vraiment à portée de main ? Ou faut-il simplement apprendre à tendre la main vers soi-même avant d’espérer le toucher ? Qu’en pensez-vous ?