Mon gendre, ce fauteur de troubles : Encore un emploi perdu au nom de la « justice »
— Tu ne comprends donc jamais rien, Pierre ?! hurle ma fille Sophie, la voix tremblante, alors que je me tiens dans la cuisine, les mains serrées sur la table. Encore une fois, la porte d’entrée claque. Encore une fois, le silence s’abat sur notre maison de Namur, lourd comme un ciel d’orage.
Je m’appelle Martine. J’ai soixante ans, et je croyais avoir tout vu. Mais depuis que Pierre est entré dans nos vies, je découvre chaque jour de nouvelles nuances de fatigue et d’inquiétude. Pierre, mon gendre, le mari de ma fille unique, Sophie. Un homme intelligent, passionné, mais incapable de tenir sa langue ou sa colère. Il vient encore de perdre son travail — le troisième en deux ans — et cette fois, c’est à cause d’une histoire d’injustice au sein de l’entreprise.
« Ils voulaient que je ferme les yeux sur les heures supplémentaires non payées ! » s’est-il défendu hier soir, les poings serrés sur la table du salon. « Je ne peux pas accepter ça, Martine ! Ce n’est pas juste ! »
J’ai vu le regard de Sophie se durcir. Elle travaille à la crèche communale, elle connaît la précarité des contrats à durée déterminée. Elle sait ce que c’est que d’avoir peur de ne pas pouvoir payer le loyer à la fin du mois. Pierre, lui, semble vivre dans un monde où la justice prime sur tout le reste.
« Et nous ? » a-t-elle murmuré, la voix brisée. « Tu penses à nous quand tu fais ça ? À Louise ? À moi ? »
Louise, leur petite fille de six ans, est montée dans sa chambre sans un mot. Elle a l’habitude des disputes. Trop d’habitude pour son âge.
Je me suis retrouvée seule avec Pierre ce matin-là. Il fixait son café noir, les yeux rouges d’une nuit sans sommeil. J’ai tenté une approche douce :
— Tu sais, Pierre… Je comprends ce que tu ressens. Mais parfois… parfois il faut choisir ses batailles.
Il a levé les yeux vers moi, plein de feu et de tristesse.
— Si personne ne dit rien, rien ne change !
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai pensé à mon défunt mari, André, qui aurait peut-être su trouver les mots pour apaiser Pierre. Moi, je me sens dépassée par cette époque où tout semble plus fragile : l’emploi, la famille, même l’amour.
Le téléphone a sonné. C’était ma sœur Marie-Claire.
— Alors ? Il a encore fait des siennes ?
— Oui… Il a perdu son boulot chez Delhaize. Sophie est à bout.
— Tu devrais lui dire de partir. Il ne changera jamais.
Mais comment dire ça à ma fille ? Comment lui conseiller de briser sa famille ?
Le soir venu, Sophie est rentrée tard. Je l’ai trouvée assise dans la voiture devant la maison, le visage caché dans ses mains. Je me suis assise à côté d’elle sans un mot. Elle a fini par parler :
— Maman… Je n’en peux plus. J’ai peur pour Louise. J’ai peur pour moi… Et pourtant je l’aime encore.
J’ai serré sa main. J’aurais voulu lui dire que tout irait bien, mais je n’y croyais plus moi-même.
Les jours ont passé dans une tension sourde. Pierre a commencé à chercher du travail sur internet, mais chaque entretien se soldait par un échec ou une dispute avec le recruteur.
Un dimanche matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner tous ensemble — une rare accalmie — Louise a demandé :
— Papa… Pourquoi tu cries toujours ?
Pierre est resté figé. Sophie a baissé les yeux. Moi, j’ai senti mes larmes monter.
— Je suis désolé, ma puce… a-t-il murmuré en prenant sa fille dans ses bras.
Ce soir-là, j’ai surpris Pierre dehors sur la terrasse, une bière à la main malgré le froid du printemps wallon.
— Martine… Tu crois que je suis un mauvais père ?
J’ai hésité avant de répondre.
— Non… Mais tu es perdu. Et tu nous entraînes tous avec toi.
Il a pleuré. Pour la première fois depuis des années, il a pleuré devant moi comme un enfant.
La semaine suivante, Sophie a pris une décision :
— On va faire une pause. Je vais aller chez Marie-Claire avec Louise quelques jours.
Pierre n’a rien dit. Il a juste hoché la tête.
La maison est devenue silencieuse comme jamais. J’ai vu Pierre errer d’une pièce à l’autre, parler tout seul parfois. Un soir, il m’a confié :
— Je voulais juste être quelqu’un de bien…
J’ai pensé à toutes ces familles belges qui vivent dans la peur du chômage, des factures impayées, des disputes qui explosent pour un rien. À tous ces hommes et ces femmes qui veulent bien faire mais qui se perdent en chemin.
Sophie est revenue après une semaine. Elle avait l’air plus forte.
— On va essayer la médiation familiale… Pour Louise surtout.
Pierre a accepté sans discuter. Peut-être avait-il compris qu’il risquait de tout perdre.
Aujourd’hui encore, rien n’est réglé. Pierre a retrouvé un petit boulot en intérim chez BPost mais il marche sur des œufs. Sophie et lui vont chez le médiateur chaque mercredi soir pendant que je garde Louise.
Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment changer ? Est-ce que l’amour suffit quand tout s’écroule autour de nous ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?