Quand la vie commence à peine : une histoire de Liège
« Maman, je vais chez Zoé après le cinéma, tu peux me laisser tranquille ce soir ? » Simon me lance ça en traversant le couloir, son sac à dos jeté sur l’épaule, le sourire aux lèvres. Je serre la poignée de la porte, mon cœur battant plus fort que je ne voudrais l’admettre. Il a seize ans, mon fils. Seize ans et déjà cette envie de liberté qui me fait peur.
Je me retiens de lui demander s’il a bien pris sa carte Mobib, s’il a assez d’argent pour le bus TEC, s’il n’a pas oublié son GSM. « Oui, maman, tout va bien. Arrête de t’inquiéter. » Il roule des yeux, puis m’embrasse sur la joue avant de filer dans la rue de la Cathédrale. Je reste là, seule dans notre appartement du centre de Liège, à écouter le silence qui s’installe brusquement.
Je m’appelle Marjorie Delvaux. J’ai quarante-trois ans, et je vis seule avec Simon depuis que son père, Benoît, est parti refaire sa vie à Namur avec une autre femme. Depuis ce jour-là, tout est devenu plus lourd. Les fins de mois difficiles avec mon salaire d’infirmière à la Clinique du MontLégia, les factures d’électricité qui s’accumulent, les disputes avec Simon qui ne comprend pas pourquoi je suis si tendue.
Ce soir-là, je m’effondre sur le canapé, mon regard se perd sur la photo de Simon bébé, prise au parc d’Avroy. Il avait ce même sourire insouciant. Je ferme les yeux et j’entends encore la voix de ma mère : « Marjorie, tu dois être forte pour ton fils. » Mais comment être forte quand on se sent si seule ?
Le téléphone vibre. Un message de Benoît : « Je passe prendre Simon ce week-end. Il faut qu’on parle. » Mon estomac se noue. Parler de quoi ? Encore une histoire d’argent ? Ou veut-il m’annoncer qu’il va déménager en Flandre et qu’il verra Simon encore moins souvent ?
Je repense à notre dernière dispute. Simon avait claqué la porte en criant : « Tu ne comprends rien ! Papa, lui, il me laisse vivre ! » J’avais eu envie de hurler que son père ne payait même pas la pension alimentaire à temps, que c’était moi qui devais tout gérer. Mais je m’étais tue. Pour ne pas le blesser.
La nuit tombe sur Liège. Les lumières du Pont Kennedy se reflètent dans la Meuse. Je me lève pour préparer un café, mais mes mains tremblent. J’ouvre la fenêtre pour respirer l’air frais. Au loin, j’entends les rires des étudiants qui sortent des cafés du Carré.
Soudain, mon téléphone sonne. Numéro inconnu.
— Allô ?
— Madame Delvaux ? Ici l’hôpital de la Citadelle…
Mon sang se glace. Les mots se brouillent dans ma tête : accident… Simon… ambulance… urgence…
Je cours dans la nuit, mes jambes flageolantes sur les pavés mouillés. J’arrive à l’hôpital en haletant, le cœur au bord des lèvres. Une infirmière me conduit dans une salle d’attente où Zoé est assise, en larmes.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Zoé sanglote : « On traversait le boulevard d’Avroy… Un chauffard… Simon a voulu me protéger… Il s’est fait renverser… »
Je m’effondre sur une chaise. Les souvenirs affluent : Simon petit garçon qui court dans le parc, Simon qui me serre fort après un cauchemar…
Un médecin arrive enfin : « Votre fils est conscient mais il a une jambe cassée et des contusions. Il va s’en sortir. »
Je fonds en larmes de soulagement et serre Zoé contre moi.
Plus tard dans la chambre d’hôpital, Simon me regarde avec ses grands yeux bruns :
— Maman… Je suis désolé.
Je lui caresse les cheveux :
— Tu n’as rien à te faire pardonner, mon cœur.
Il détourne les yeux :
— Papa va encore dire que c’est de ta faute si je suis sorti tard…
La colère monte en moi. Toujours cette culpabilité qu’on me fait porter ! Je prends une grande inspiration.
— Tu sais, Simon… Ton père et moi avons nos torts tous les deux. Mais ce qui compte c’est que tu sois là.
Il me serre la main fort.
Les jours passent. Benoît vient voir Simon à l’hôpital. Il évite mon regard.
— Tu aurais pu faire plus attention, Marjorie.
Je sens mes joues brûler.
— Tu crois que c’est facile d’être seule tout le temps ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?
Il soupire et regarde ailleurs.
Simon nous regarde tous les deux :
— Arrêtez… Je veux juste rentrer à la maison.
Le retour à l’appartement est difficile. Simon doit rester alité plusieurs semaines. Je jongle entre mon travail et ses soins. Les factures s’accumulent encore plus vite. Un soir, je craque devant lui.
— Je n’en peux plus…
Il me prend la main :
— On va s’en sortir, maman.
Je repense à ma propre mère qui travaillait à l’usine Cockerill et rentrait épuisée chaque soir mais trouvait toujours la force de sourire.
Un matin, alors que je pars travailler, je croise Madame Dupuis, notre voisine du dessus.
— Courage Marjorie… Si tu as besoin d’aide pour Simon ou pour faire des courses, tu peux compter sur moi.
Je souris faiblement.
Les semaines passent et Simon retrouve peu à peu le sourire grâce aux visites de ses amis et au soutien discret mais précieux du quartier.
Un dimanche matin, alors que nous prenons le petit-déjeuner ensemble pour la première fois depuis longtemps sans stress ni cris, Simon me regarde et dit :
— Tu sais maman… Je crois que j’ai compris pourquoi tu t’inquiètes autant.
Je souris tristement :
— Parce que j’ai peur de te perdre.
Il pose sa main sur la mienne :
— Mais tu ne me perdras pas. On est une équipe tous les deux.
Je sens les larmes monter mais cette fois ce sont des larmes d’espoir.
Parfois je me demande : combien de familles vivent ces mêmes peurs silencieuses derrière les façades grises de nos villes belges ? Et vous… qu’est-ce qui vous aide à tenir quand tout semble s’écrouler ?