Un obstacle sur le chemin du bonheur : l’histoire de Jaïna et Quentin à Liège
« Tu vas encore rentrer tard ce soir ? » Ma voix tremble, mais je ne veux pas qu’il le remarque. Quentin, assis sur le vieux canapé Ikea de notre petit appartement à Outremeuse, ne lève même pas les yeux de son téléphone. « J’ai encore du boulot au bar, Jaïna. Tu sais bien que c’est la Saint-Nicolas ce week-end, ça va être la folie. »
Je serre les poings. Encore une soirée seule, à regarder les lumières de la ville clignoter derrière la fenêtre embuée. Je me demande depuis combien de temps je me sens étrangère dans ma propre vie. Nous vivons ensemble depuis presque deux ans, et pourtant, chaque jour qui passe me donne l’impression de m’éloigner un peu plus de lui.
Quentin n’a jamais été un mauvais garçon. Il est liégeois jusqu’au bout des ongles, avec son accent chantant et ses blagues sur les Flamands. Mais il est aussi paresseux, désordonné, et surtout, il ne comprend pas mes rêves. Moi, je veux ouvrir une petite librairie-café dans le Carré, un endroit où les gens pourraient se retrouver, discuter, refaire le monde autour d’un café liégeois et d’un bon livre. Lui, il se contente de ses soirées au bar, de ses potes qui squattent notre salon en criant devant un match du Standard.
Un soir de novembre, tout a basculé. J’étais rentrée plus tôt du boulot – je travaille comme vendeuse chez Club – et j’avais trouvé Quentin affalé devant la télé, des canettes vides partout et une odeur de frites froides dans l’air. « Tu pourrais au moins ranger un peu… » ai-je lancé, la voix cassée par la fatigue. Il a haussé les épaules : « Si ça te dérange, t’as qu’à le faire toi-même. »
C’est là que j’ai compris. Ce n’était pas juste une mauvaise passe. C’était notre vie. Et je ne voulais plus de cette vie-là.
J’ai appelé ma mère, à Namur. Elle a toujours eu du mal avec Quentin – « Un garçon sans ambition », disait-elle en roulant les yeux lors des repas de famille. Je lui ai tout raconté, la solitude, les disputes, l’impression d’étouffer. Elle m’a écoutée en silence puis a simplement dit : « Tu sais où est ta maison, ma chérie. »
Mais quitter Quentin n’a pas été simple. Il y a eu des cris, des larmes, des portes qui claquent. « Tu vas regretter ! » m’a-t-il lancé alors que je fourrais mes affaires dans une valise trop petite pour contenir deux ans de souvenirs.
Je suis retournée vivre chez mes parents à Namur. La maison sentait toujours la tarte au sucre et le café chaud. Mais je n’étais plus la même. Mon père m’a serrée dans ses bras sans un mot – il n’a jamais été très bavard – et ma petite sœur Louise m’a proposé d’aller boire une bière à la Brasserie François pour me changer les idées.
Les premiers jours ont été un soulagement. Plus de disputes, plus de solitude déguisée en vie à deux. Mais très vite, le doute s’est installé. Avais-je fait le bon choix ? N’avais-je pas fui au lieu de me battre ?
Un dimanche matin, alors que je traînais en pyjama devant une tasse de chocolat chaud, ma mère s’est assise à côté de moi.
— Tu penses encore à lui ?
— Parfois… Mais surtout à ce que j’ai perdu. L’idée d’un avenir à deux.
— Ce n’est pas grave d’avoir peur d’être seule, Jaïna. Mais tu mérites quelqu’un qui te soutient vraiment.
Ses mots m’ont touchée plus que je ne voulais l’admettre.
J’ai commencé à chercher du travail à Namur. J’ai envoyé des CV dans toutes les librairies du centre-ville. Un matin, j’ai reçu un appel de Monsieur Dupuis, le propriétaire d’une petite librairie près de la Place d’Armes.
— Vous êtes disponible pour un entretien demain ?
— Oui, bien sûr !
Le lendemain, j’ai mis ma plus belle robe – celle que Quentin trouvait « trop sérieuse » – et je suis allée à l’entretien. Monsieur Dupuis était un homme doux, passionné par les livres et par la ville.
— Pourquoi voulez-vous travailler ici ?
— Parce que j’ai besoin de recommencer à croire en quelque chose… et que les livres m’ont toujours sauvée.
Il a souri et m’a tendu la main : « Bienvenue dans l’équipe. »
Les semaines suivantes ont été remplies de nouveaux visages et de petites victoires : une cliente qui me remercie pour un conseil lecture, un enfant qui repart avec son premier roman… Je me sentais enfin utile.
Mais chaque soir, en rentrant chez mes parents, je sentais le vide laissé par Quentin. Parfois il m’envoyait des messages : « Tu me manques », « On pourrait se revoir ? » Je ne répondais pas. Je savais que ce serait trop facile de replonger dans cette histoire qui ne menait nulle part.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur Namur et que les rues étaient silencieuses, Louise est entrée dans ma chambre.
— Tu sais quoi ? Quentin est venu me parler à la sortie du boulot.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Il voulait savoir comment tu allais… Il avait l’air paumé.
J’ai senti mon cœur se serrer. Malgré tout ce qui s’était passé, une part de moi avait envie de le revoir. Mais je savais que ce serait une erreur.
Quelques jours plus tard, alors que je rangeais des livres dans la librairie, j’ai entendu une voix familière derrière moi :
— Jaïna…
Je me suis retournée. C’était Quentin. Il avait l’air fatigué, les yeux cernés.
— Je voulais juste te dire que… je suis désolé pour tout. J’aurais dû t’écouter plus souvent.
Je n’ai rien dit. J’ai juste hoché la tête.
— Je vais retourner chez mes parents à Seraing… Prendre du recul.
— C’est peut-être mieux comme ça…
Il a souri tristement puis est parti sans se retourner.
Ce soir-là, j’ai pleuré comme jamais depuis des semaines. Pas parce que je regrettais notre rupture, mais parce que je savais que c’était vraiment fini.
Aujourd’hui encore, quand je passe devant le bar où il travaillait ou quand j’entends une chanson qu’on aimait tous les deux à la radio (Stromae – Formidable), mon cœur se serre un peu. Mais je sais aussi que j’ai fait ce qu’il fallait pour moi.
Parfois je me demande : faut-il toujours choisir entre être heureuse seule ou malheureuse à deux ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie sans regarder en arrière ? Qu’en pensez-vous ?