Est-ce possible qu’on soit encore ensemble?
— Tu crois vraiment qu’on peut recommencer à zéro, Christophe ?
Ma voix tremblait dans la pénombre du salon, alors que la pluie tambourinait contre les vitres de notre petit appartement à Namur. Christophe, assis en face de moi, triturait nerveusement sa tasse de café. Il n’osait pas me regarder dans les yeux. Je sentais mon cœur battre à tout rompre, comme si chaque battement pouvait faire éclater la vérité que je tentais d’ignorer depuis des semaines.
— Aurélie… Je sais que j’ai merdé. Mais… On était bien, non ? Avant tout ça…
Avant tout ça. Avant qu’il ne parte avec une autre, avant que ma mère ne tombe malade, avant que mon père ne me reproche de gâcher ma vie à cause d’un homme qui n’en valait pas la peine. Avant que je ne perde pied.
Je me souviens encore du jour où tout a explosé. C’était un dimanche matin, le genre de matin où la Meuse semble s’étirer paresseusement sous le ciel gris. Catherine, ma meilleure amie depuis l’école primaire à Salzinnes, était venue chez moi avec des croissants et son éternel sourire.
— Aurélie, tu dois arrêter de te morfondre. Sors, va voir du monde !
— Facile à dire quand on n’a pas le cœur en miettes…
Elle avait haussé les épaules, puis s’était plantée devant mon miroir en essayant un vieux jean à moi.
— Regarde-toi ! Tu es belle, intelligente… Tu vas pas laisser ce type te détruire !
Mais Christophe n’était pas « ce type ». Il était mon premier amour, celui avec qui j’avais partagé mes rêves d’avenir, nos balades sur la Citadelle, nos fous rires au marché du samedi matin. Et puis il y avait eu cette fille, Sophie — une collègue de son boulot à Charleroi. Un soir, il n’est pas rentré. Le lendemain, il m’a tout avoué.
— Je suis désolé… Je crois que je suis perdu.
J’ai cru mourir ce jour-là. Ma mère m’a prise dans ses bras en silence. Mon père a serré les dents et m’a dit :
— Tu vois, je t’avais prévenue. Les hommes comme lui…
Mais je n’ai pas voulu l’écouter. J’ai continué à espérer. Jusqu’à ce soir d’automne où Christophe est revenu frapper à ma porte.
— Je sais que j’ai tout gâché. Mais je t’aime encore.
Je l’ai laissé entrer. On a parlé toute la nuit. Il pleurait presque.
— Sophie… C’était rien. Je me suis trompé. J’ai compris que c’est toi que j’aime.
Je voulais le croire. Mais comment pardonner ? Comment oublier les nuits blanches à pleurer dans ma chambre d’ado chez mes parents ? Les regards lourds de reproches de mon père ? Les silences gênés lors des repas de famille ?
Un soir, alors que je rentrais du boulot — je travaille comme éducatrice dans une école spécialisée à Jambes — j’ai trouvé ma mère assise dans la cuisine, l’air fatigué.
— Tu sais, ma fille… La vie est courte. Si tu l’aimes encore, ne laisse pas la rancœur te dévorer.
Mais mon père n’était pas du même avis.
— Il t’a trahie une fois, il recommencera ! Tu vaux mieux que ça.
Les semaines ont passé. Christophe a insisté. Il m’a écrit des lettres — oui, des vraies lettres, à l’ancienne — où il me racontait ses regrets, ses souvenirs de nous deux. Il m’attendait devant l’école certains soirs, juste pour me dire bonjour. Catherine me poussait à tourner la page.
— Aurélie, tu dois penser à toi ! Va à Bruxelles quelques jours, change-toi les idées !
Mais je n’arrivais pas à partir. J’étais comme prisonnière de mes souvenirs et de mes peurs.
Un samedi matin, alors que je faisais le marché avec Catherine, nous sommes tombées sur Christophe. Il avait l’air épuisé.
— Je voulais juste te voir…
Catherine a serré les dents.
— T’as pas honte ? Laisse-la tranquille !
Mais il n’est pas parti. Il m’a regardée droit dans les yeux.
— Aurélie… Donne-moi une chance. Juste une.
Ce soir-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’ai repensé à tout : aux disputes avec mon père, au sourire triste de ma mère, aux conseils maladroits de Catherine… Et à ce vide immense qui me rongeait depuis des mois.
J’ai appelé Christophe.
— Viens chez moi demain soir. On doit parler.
Il est arrivé avec un bouquet de pivoines — mes fleurs préférées — et un regard plein d’espoir. On s’est assis sur le canapé. J’ai pris une grande inspiration.
— Je ne sais pas si je pourrai te pardonner. Mais je veux essayer…
Il a souri timidement et m’a pris la main.
— Je ferai tout pour te le prouver.
Les jours suivants ont été étranges. Ma mère était soulagée mais inquiète. Mon père a refusé de lui adresser la parole quand il est venu dîner un dimanche.
— Tu n’es plus le bienvenu ici tant que tu n’auras pas prouvé que tu as changé !
Christophe a encaissé sans broncher. Il a trouvé un nouveau boulot à Namur pour être plus près de moi. Il m’a aidée à repeindre la chambre d’amis en jaune pâle — « pour attirer le soleil », disait-il en riant nerveusement.
Mais rien n’était simple. Les souvenirs revenaient sans cesse : un message sur son téléphone qui me rendait paranoïaque ; un silence un peu trop long qui me faisait douter ; une dispute pour un rien qui finissait en larmes.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de la ville, j’ai craqué.
— Je n’y arrive pas ! J’ai peur que tu partes encore…
Il s’est agenouillé devant moi.
— Je ne partirai plus jamais. Je te le jure.
Ma mère m’a prise dans ses bras le lendemain.
— Tu es forte, ma fille. Mais tu as le droit d’être heureuse aussi.
Mon père a fini par céder un peu de terrain. Un dimanche midi, il a invité Christophe à partager une bière belge dans le jardin.
— On verra bien si tu tiens parole…
Aujourd’hui, cela fait six mois que nous essayons de reconstruire quelque chose ensemble. Ce n’est pas facile tous les jours : il y a les factures à payer, les petits boulots précaires, les regards des voisins qui murmurent encore sur « cette histoire ». Mais parfois, quand on marche main dans la main sur les quais de Namur au coucher du soleil, je me dis que peut-être… Peut-être qu’on a droit à une seconde chance.
Et vous ? Croyez-vous qu’on puisse vraiment pardonner et recommencer ? Ou bien certaines blessures ne guérissent-elles jamais vraiment ?