Entre deux rives : le poids de l’amour maternel à Namur

— Thomas, tu pourrais au moins ranger tes chaussures !

Ma voix tremble, plus de fatigue que de colère. Il est 7h12, le soleil perce à peine la brume sur la Meuse. Je suis debout depuis une heure déjà, j’ai préparé du café, vidé le lave-vaisselle, et voilà que je trébuche sur ses baskets sales dans l’entrée. Thomas, mon fils unique, 36 ans, vit toujours ici, dans notre petite maison de Bomel, à Namur. Il ne répond pas tout de suite. J’entends seulement le grincement du parquet dans sa chambre.

Je m’appelle Marie Delvaux. J’ai 62 ans. Je suis veuve depuis dix ans. Depuis la mort de Luc, mon mari, Thomas est resté. Au début, c’était normal : il venait de perdre son père, il avait perdu son boulot à la Brasserie du Lion. Mais les années ont passé. Il a enchaîné les petits boulots, puis plus rien. Il s’est installé dans le canapé du salon comme on s’installe dans une vie.

— Tu pourrais me laisser dormir au moins jusqu’à huit heures, râle-t-il en apparaissant dans l’encadrement de la porte, les cheveux en bataille.

Je serre la cafetière entre mes mains pour ne pas trembler.

— Thomas, tu as vu l’état du salon ? Et la cuisine ? Je ne peux pas tout faire toute seule.

Il hausse les épaules et attrape une tartine sans un mot. Je le regarde s’asseoir devant la télé, allumer RTL-TVI comme chaque matin. Mon cœur se serre. Je me demande si c’est moi qui ai raté quelque chose. Est-ce que j’ai trop couvé mon fils ? Est-ce que j’ai été trop douce ?

Hier encore, ma sœur Anne m’a appelée :

— Marie, tu dois penser à toi maintenant ! Tu ne vas pas t’occuper de lui toute ta vie !

Mais comment faire ? Comment mettre dehors son propre enfant ?

Le téléphone sonne. C’est mon amie Françoise.

— Toujours pareil chez toi ?
— Oui…
— Tu sais ce que je ferais à ta place ? Je changerais la serrure !

Je ris nerveusement. Mais au fond de moi, je sens la colère monter. Je n’ai plus vingt ans. J’aimerais voyager, aller voir la mer du Nord, m’inscrire à un atelier de peinture à Jambes. Mais je n’ose pas partir plus d’une journée : qui va s’occuper de Thomas ?

Le soir venu, je prépare des boulets à la liégeoise. Thomas ne descend pas manger.

— Thomas ! Le souper est prêt !

Pas de réponse. Je monte les escaliers et frappe à sa porte.

— Quoi ?
— Tu viens manger ?
— Pas faim.

Je redescends, le plat refroidit sur la table. Je mange seule devant le journal télévisé. Les images de grèves à Charleroi défilent. Je pense à tous ces jeunes qui partent travailler à Bruxelles ou à Liège. Pourquoi Thomas n’y arrive-t-il pas ?

La nuit tombe sur Namur. Je m’assieds dans le fauteuil de Luc et je repense à notre vie d’avant : les balades au bord de la Meuse, les dimanches chez mes parents à Ciney, les rires autour de la table. Aujourd’hui, la maison est pleine de silence et d’objets qui ne servent plus.

Le lendemain matin, je trouve Thomas endormi sur le canapé, la console encore allumée.

— Tu comptes chercher du travail aujourd’hui ?

Il grogne.

— Laisse-moi tranquille…

Je sens les larmes monter. Je sors dans le jardin pour respirer. Les voisins me saluent par-dessus la haie.

— Toujours avec ton grand garçon ?

Je souris faiblement.

Plus tard dans la journée, je croise Monsieur Lambert au marché.

— Vous savez, Madame Delvaux, mon fils aussi est resté longtemps à la maison… Mais un jour on doit couper le cordon.

Je rentre chez moi avec un sac de pommes et une boule au ventre.

Le soir même, j’ose enfin parler franchement à Thomas.

— Thomas… On ne peut pas continuer comme ça. Tu dois trouver une solution.

Il me regarde avec des yeux d’enfant blessé.

— Tu veux que je parte ?
— Non… Mais tu dois vivre ta vie. Et moi aussi j’ai besoin d’air.

Il se lève brusquement.

— Tu veux te débarrasser de moi comme tout le monde !
— Ce n’est pas ça…

Il claque la porte de sa chambre. Je reste seule dans le couloir sombre.

Les jours suivants sont tendus. Il sort plus souvent, revient tard. Un soir, il rentre ivre et s’effondre dans l’entrée. Je le relève tant bien que mal. Je pleure en silence toute la nuit.

Un dimanche matin, alors que je prépare des crêpes comme autrefois, il s’assied en face de moi.

— Maman… Je crois que je vais aller chez Tanguy quelques temps.

Tanguy est un ami d’enfance qui vit à Liège.

Mon cœur se serre et se soulage en même temps.

— Tu sais que tu peux toujours revenir si tu as besoin… Mais il faut que tu essaies.

Il hoche la tête sans sourire.

Quelques jours plus tard, il fait sa valise. Je l’aide à plier ses chemises. Nous ne parlons presque pas. Quand il part enfin, je reste longtemps sur le pas de la porte à regarder la rue vide.

La maison est silencieuse comme jamais. J’erre de pièce en pièce sans but. Mais peu à peu, je redécouvre des plaisirs oubliés : lire un roman sur la terrasse, inviter Françoise pour un café sans craindre le désordre, m’inscrire enfin à cet atelier de peinture dont je rêvais tant.

Mais chaque soir, devant la fenêtre qui donne sur la Meuse illuminée par les lampadaires, je me demande : ai-je bien fait ? Peut-on vraiment apprendre à vivre pour soi après tant d’années à vivre pour les autres ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?