Entre Vérité et Solitude : Le Prix de la Franchise à Liège
« Tu sais, Véronique, parfois tu pourrais tourner ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler. »
Je me suis figée devant la machine à café, la tasse tremblant dans ma main. C’était Élodie, ma collègue, qui me fixait avec ce regard mi-blessé, mi-exaspéré. Je venais de lui dire, sans filtre, que son rapport était truffé d’erreurs et qu’elle ferait mieux de se relire avant de le donner à la direction.
Mais c’est comme ça que je suis. Depuis toujours. À Liège, dans cette tour de bureaux grisâtre qui surplombe la Meuse, tout le monde sait que Véronique ne mâche pas ses mots. On m’a souvent dit que c’est une qualité rare, mais je commence à me demander si ce n’est pas plutôt un fardeau.
Ce matin-là, l’ambiance était électrique. Ola papillonnait autour du nouveau gars de l’informatique – Arnaud, un Flamand débarqué de Gand – tout en gérant ses dossiers avec une efficacité redoutable. Je l’observais du coin de l’œil, agacée par ce jeu de séduction qui n’avait rien à faire ici. Quand elle est passée près de moi, j’ai lâché :
— J’espère que tu sais que sa femme est à l’hôpital pour accoucher en ce moment même ?
Ola a blêmi. Le silence s’est abattu sur l’open space. Même Arnaud a levé la tête de son écran. J’ai senti les regards se tourner vers moi, accusateurs. Mais pourquoi personne ne disait rien ? Pourquoi fallait-il toujours que ce soit moi qui mette les pieds dans le plat ?
À midi, je me suis retrouvée seule à la cantine. Même mon ami d’enfance, Benoît, m’a évitée. Je me suis demandé si j’étais en train de devenir le monstre qu’on murmurait dans mon dos.
Le soir, en rentrant chez moi à Seraing, j’ai retrouvé mon fils Thomas affalé sur le canapé, les yeux rivés sur son smartphone.
— Tu pourrais au moins dire bonjour à ta mère ?
Il a haussé les épaules sans décrocher un mot. Depuis la séparation avec son père, il s’est refermé comme une huître. J’ai voulu lui parler, lui dire que je faisais tout ça pour lui offrir une vie meilleure, mais il a mis ses écouteurs et s’est enfermé dans sa bulle.
Je me suis effondrée sur la chaise de la cuisine. Mon téléphone a vibré : un message de ma sœur, Sophie.
« Maman ne va pas bien. Elle refuse encore de voir le médecin. Tu pourrais venir demain ? »
J’ai soupiré. Maman… Depuis la mort de papa, elle s’accroche à ses habitudes comme à une bouée. Elle refuse toute aide extérieure et ne supporte pas qu’on lui dise quoi faire.
Le lendemain matin, j’ai pris le train pour Namur. Dans le wagon, j’ai repensé à toutes ces fois où ma franchise avait blessé ceux que j’aimais. À l’enterrement de papa, j’avais dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas : qu’il avait été un père absent et un mari difficile. Ma mère ne m’a jamais pardonné ces mots-là.
Chez elle, l’odeur du café froid et des biscuits rassis m’a prise à la gorge.
— Tu es venue pour me faire la morale ?
Sa voix était sèche comme du papier jauni.
— Non, maman… Je voulais juste voir comment tu allais.
Elle a haussé les épaules et s’est assise devant la fenêtre, regardant les voitures passer sur le boulevard Léopold.
— Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres, Véronique. Mais tu ne comprends rien à la solitude.
Ses mots m’ont transpercée. J’ai voulu protester, mais je n’ai rien trouvé à dire. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu envie de me taire.
Sur le chemin du retour, j’ai reçu un appel d’Ola.
— Tu sais… Ce que tu as dit hier… C’était vrai. Mais tu n’avais pas à me l’envoyer en pleine figure devant tout le monde.
Sa voix tremblait. J’ai senti une boule se former dans ma gorge.
— Je suis désolée… Je voulais juste…
— Tu voulais quoi ? Me protéger ? Ou te donner bonne conscience ?
J’ai raccroché sans répondre. Dans le train qui filait vers Liège-Guillemins, j’ai regardé mon reflet dans la vitre : des cernes creusés par les nuits blanches, des rides autour des yeux – et cette dureté dans le regard qui me faisait peur.
Le lendemain au bureau, Benoît est venu s’asseoir près de moi.
— Tu sais, Véro… On t’aime bien ici. Mais parfois tu devrais laisser les gens vivre leurs histoires sans vouloir tout contrôler.
J’ai voulu répliquer, mais il m’a coupée :
— Je sais que tu as peur d’être trahie ou déçue. Mais on n’est pas tous ton père ou ta mère.
Ses mots ont résonné longtemps en moi. Peut-être avait-il raison. Peut-être que ma franchise était une armure pour ne pas souffrir encore.
Le soir même, Thomas est venu s’asseoir près de moi pendant que je préparais des boulets à la liégeoise.
— Maman… T’es triste ?
J’ai souri tristement.
— Un peu… Mais ça va aller.
Il a posé sa main sur la mienne.
— Moi aussi je t’aime bien comme t’es… Même si t’es chiante parfois.
J’ai éclaté de rire malgré moi. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai senti un peu de chaleur envahir mon cœur.
Plus tard dans la nuit, seule face à ma fenêtre ouverte sur la ville endormie, je me suis demandé :
Est-ce qu’on peut vraiment être soi-même sans blesser ceux qu’on aime ? Ou faut-il parfois apprendre à se taire pour garder ceux qui comptent ? Qu’en pensez-vous ?