Le Temps Volé : Ma Belle-Mère, Mon Mari, et Moi
— Tu comptes rester longtemps, Aurélie ?
La voix de Monique résonne dans la cuisine carrelée, tranchante comme la pluie de novembre qui martèle les vitres de la maison familiale à Hamoir. Je serre la poignée de ma valise, le cœur battant. Je n’ai même pas encore retiré mon manteau. Mon mari, Benoît, détourne les yeux, feignant de s’intéresser à la cafetière qui gronde sur le plan de travail.
Je suis venue ici pour me reposer, pour retrouver Benoît qui, depuis trois semaines, aide ses parents à la ferme familiale. J’ai posé trois jours de congé à la commune de Liège où je travaille comme employée administrative. J’espérais des retrouvailles tendres, un peu de réconfort après ces mois de stress au boulot. Mais dès mon arrivée, je sens que quelque chose cloche.
— Je pensais rester jusqu’à dimanche soir…
Monique hausse les épaules, essuie ses mains sur son tablier. Elle me toise du regard, puis lance :
— Tu sais, ici, ce n’est pas un hôtel. On a besoin de bras, pas de touristes.
Je ravale ma salive. La tension est palpable. Benoît s’approche enfin :
— Maman… Aurélie a pris des congés pour venir nous aider aussi.
Mais Monique ne l’écoute pas. Elle sort déjà les casseroles pour préparer le souper. Je sens que je ne suis pas la bienvenue. Pourtant, je m’efforce de sourire.
Le soir venu, autour de la table en bois massif, l’ambiance est glaciale. Le père de Benoît, Luc, parle peu. Il mange en silence, jetant parfois un regard vers Monique comme pour s’assurer qu’il ne doit pas intervenir. Je tente une conversation :
— Comment vont les vaches ? J’ai vu qu’il y avait un nouveau veau dans l’étable…
Monique me coupe :
— On n’a pas le temps pour les mondanités. Demain matin à six heures, il faudra traire. Tu es prête à te lever ?
Je hoche la tête. Je ne veux pas passer pour une citadine fragile. Mais au fond de moi, je bouillonne. Pourquoi ce mépris ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ?
La nuit est courte. À l’aube, je me lève péniblement et rejoins Monique dans l’étable. L’odeur âcre du foin me prend à la gorge. Monique me tend un seau sans un mot. Je m’exécute, maladroite sous son regard critique.
— Tu n’as jamais appris à travailler vraiment, hein ?
Je serre les dents. Je pense à ma mère à Namur, si douce, si encourageante. Ici, tout est jugement.
Après deux heures d’efforts, je retourne à la maison frigorifiée et couverte de boue. Benoît m’attend dans la cuisine.
— Ça va ?
Je fonds en larmes.
— Pourquoi ta mère me déteste-t-elle ?
Benoît soupire :
— Elle ne te déteste pas… Elle est juste… comme ça avec tout le monde.
Mais je sais que ce n’est pas vrai. Avec sa fille aînée, Sophie, elle est douce comme un agneau. Avec moi, c’est une autre histoire.
Le samedi après-midi, alors que je propose d’aider à préparer le repas, Monique me lance :
— Tu ne sais même pas éplucher des pommes de terre correctement !
Je sens mes joues brûler d’humiliation. Luc intervient enfin :
— Laisse-la tranquille, Monique ! Elle fait ce qu’elle peut.
Mais Monique hausse les épaules et quitte la pièce en marmonnant.
Le soir venu, Benoît et moi tentons de nous retrouver dans notre chambre d’ado transformée en chambre d’amis. Mais même là, la tension persiste.
— Tu pourrais me défendre un peu plus…
Benoît s’énerve :
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Je suis coincé entre toi et elle !
Je me sens seule au monde.
Le dimanche matin, alors que je prépare mes affaires pour rentrer à Liège plus tôt que prévu, Monique frappe à la porte.
— Tu pars déjà ?
Son ton est presque moqueur.
— Oui… J’ai besoin de repos avant de reprendre le travail.
Elle me regarde droit dans les yeux :
— Tu sais, Benoît a sa place ici. Il a toujours été là pour nous. Toi… tu viens d’ailleurs.
Je comprends alors que ce n’est pas seulement une question d’aide ou de présence. C’est une question d’appartenance. Je ne serai jamais vraiment des leurs.
Sur le quai de la gare de Hamoir, j’attends le train pour Liège sous une pluie fine et froide. Mon téléphone vibre : un message de Benoît.
« Je suis désolé pour ce week-end. On en parle ce soir ? »
Je regarde les rails s’étirer vers l’horizon brumeux et je me demande : combien de temps encore devrai-je lutter pour trouver ma place ? Est-ce que l’amour suffit quand tout autour semble vouloir nous séparer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?